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« siècle que vous étudiez? Savez-vous que, si j'avais des pré« tentions à savoir quelque chose, vous me décourageriez en « vous voyant si instruit? Pour moi, je touche bientôt à la « fin de ma quarante-septième année, et je ne suis encore « qu'un ignorant. » Ils veulent rivaliser avec les plus anciens et les plus illustres de l'ordre par leur zèle pour la transcription et la publication des monuments inédits : dom Clément fournissait, à la veille de la Révolution, dix feuilles par mois à l'impression. Il semble, comme le remarque avec raison M. Dantier, pour expliquer l'ardeur incroyable et l'activité prodigieuse qui caractérisèrent leurs dernières entreprises, qu'ils aient eu comme le pressentiment de la fin prochaine de leur institut, et qu'ils aient voulu, avant de mourir, couronner d'un magnifique fronton l'impérissable monument commencé par leurs devanciers.

Cependant l'esprit de mort finit par l'emporter. Dans des ouvrages dont les auteurs avaient puisé au sein même des grandes collections monastiques un semblant d'érudition, on commençait déjà à traiter les moines de citoyens inutiles et d'écrivains crédules ou faussaires. Eux-mêmes se laisserent peu à peu infecter par les vices de leurs ennemis. La discorde s'introduisit dans les chapitres généraux et dans les maisons individuelles. Le relâchement la suit de près, et avec lui l'aversion de la règle et de la tradition. Un religieux décent paraît déjà une sorte de merveille au zélé doin Clément. « Je « n'en pourrais dire auiant de tous les religieux de votre con« grégation qui viennent ici loger. Je n'en ai presque pas « vu qui nous aient édifiés. Vous en direz autant des nôtres « qui vont chez vous. Bon Dieu ! où est aujourd'hui la reli« gion? Vous ayez bien raison de mettre le mal sur le compte « des supérieurs; l'honneur de la religion, le salut des âmes, « ne les intéressent plus. Ils n'ont recherché les places que « pour satisfaire leur ambition et leur cupidité. » La conséquence naturelle de ces désordres ne pouvait manquer de se produire : dans les dernières pages de cette correspondance nous voyons le schisme de la constitution civile du clergé pénétrer à Luxeuil, et tenir ainsi les derniers jours de cet antique sanctuaire dont saint Colomban avait fait, douze siècles auparavant, la métropole de la foi et du travail dans les Gaules.

' Il écrivait à dom Berthod, qui était de la congrégation de Saint-Vanne, fondée, comme celle de Saint-Maur, au commencement du dix-septième siècle et longtemps son émule pour la régularité ainsi que pour l'érudition.

Détournons la pensée de cette triste ruine pour la reporter sur le grand homme qui est le véritable héros de la publication de M. Dantier. Si notre voyageur n'a pas eu le bonheur qu'il espérait de découvrir à l'étranger toute cette vaste correspondance de Mabillon que les contemporains de celui-ci réclamaient en vain aussitôt après sa mort, il n'en a pas moins recueilli plusieurs de ses lettres inconnues jusqu'ici ( entre autres, douze lettres fort intéressantes au bibliothécaire de Saint-Gall ), et mis en lumière une foule de détails qui feront de son Mémoire un document indispensable pour le futur biographe du plus illustre des moines modernes. Quel beau sujet à traiter que cette biographie, et qu'il serait bien fait pour séduire les plumes les plus exercées et les plus autorisées ! Où trouver une vie plus méritoire et mieux remplie, un caractère plus noble et plus aimable, une renommée plus intacte et plus digne d'être populaire ? Qui plus que lui appartient à cette élite de belles âmes dont le nombre est si restreint dans les annales de l'humanité, et dont l'ambition des plus grands et des plus saints doit être d'aller grossir la phalange sacrée! Je n'en saurais parler sans émotion : car j'ai vécu pendant de longues années dans une intiinité, trop souvent interrompue, mais toujours attrayante et consolante, avec cet homme incomparable; je dis avec lui, car il a su, sans le vouloir et sans le montrer, faire passer dans ses æuvres l'élévation et la pureté de son âme, et pénétrer en quelque sorte de sa propre nature les récits, les discussions, les commentaires, où l'on croit n'avoir à chercher qu'une sèche et abstraite érudition. On le sent renaître et pour ainsi lire nous accompagner à travers ces vastes pages et dans ces grands in-folio où il a déposé le fruit de ses veilles, de ses voyages, de ses labeurs. C'est là qu'on le fréquente comme un ami, qu’on le consulte et qu'on l'écoute avec la confiance et l'affectueuse vénération d'un fils incliné devant un père plein de gloire et d'autorité. Tous ceux qui toucheront d'un peu près aux choses bénédictines ressentiront un jour, s'ils ne l'ont déjà sentie, cette influence puissante et bénie. « Je viens à vous sous la protection de Mabillon, duce Mabillonio, i écrivait, en 1764, à dom Berthod, un comte Batthyani, abbé d'un monastère de Hongrie, comme pour mettre ses tentatives d'érudit étranger sous la prolection de cette gloire française. Un siècle plus tôt, dans une lettre du 12 décembre 1664, on voit le supérieur de Saint-Germain des Prés annoncer comme un fait insignifiant l'arrivée du moine encore inconnu qui devait couvrir d'une impérissablegloire les travaux de cette maison et de. tout son ordre. « Le P. D. Claude « Chantelou, qui était occupé à faire imprimer les livres ascé

tiques et les æuvres de saint Bernard, est décédé le 28 du

passé. Nos RR. PP. ont subrogé en sa place et en son eni« ploy un autre religieux noinmé D. Jean Mabillon, Cham

penois de nation. » Le volume de M. Dantier abonde en renseignements de cette nature, qui jeltent une vive et pénétrante lumière sur la carrière et sur le caractère de Mabillon, qui révèlent à la fois son aimable simplicité, sa cordiale affec

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Burres. V.

Art et Littérature,

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tion pour les compagnons de ses travaux, la mesure, la modestie, la retenue qui s'alliaient si bien dans son âme avec une ardente loyauté et la plus scrupuleuse intégrité.

Je lui sais gré surtout d'avoir appelé l'attention de ses lecleurs sur la querelle misérable et violente qui fut faite à Mabillon au moment même où l'éclat des services qu'il rendlait chaque jour à son ordre et à la gloire de l'Église aurait dû lui assurer l'admiration et la sympathie universelles.

Parvenu au milieu de la publication de ce recueil des Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, qui est, à notre sens, la plus belle et la plus intéressante de toutes les collections consacrées à l'antiquité catholique, Mabillon fut atteint d'une longue el cruelle maladie qui l'obligea d'interrompre pendant trois années entières le plus cher de ses travaux. Ce fut pendant cet intervalle de douleur et d'ennui qu'il recueillit ct publia, cn guise de distraction, les deux volumes des Analecta'. Puis, rendu à la santé, il commença la reprise de son æuvre principale par cette préface du quatrième siècle bénédictin ( neuvième de l'ère chrétienne), qui comptera toujours parmi les plus beaux monuments de la critique et de l'érudition. Mais ici l'attendait un ennemi plus implacable encore que la maladie et la souffrance physique. Du sein même de sa propre congregation, il vit s'élever contre lui quelques moines hargneux et chicaneurs, ingrats et jaloux, comme il s'en est toujours trouvé à côté des grandes gloires de l'ordre, de ces gens qui aiment à s'envelopper dans un pan de la robe des saints pour mieux décocher leurs traits envenimés contre le prochain. Un certain père Bastide et deux autres le dénoncè

· Post longas studiorum inducias quas adversa mihi valetudo ante annos ferme quatuor indixit..... Post editus Veterum Analectorum tomos duos, quos per ea morbi tædia atque otia pro modulo digessi, jam tandem quaienus affeclæ vires sinunt, redeo ad oplata studia... (Præf, in Il sæculum Lenedictinum. S 1.)

rent dans une série d'écrits publics comme un prévaricateur qui, dans cette même préface, avait porté atteinte au crédit et à la gloire de l'institut. Ils l'accusaient d'avoir retranché du catalogue de l'ordre un certain nombre de saints, d'avoir contesté l'authenticité de certains diplômes et décrets pontificaux admisjusque-là par les historiens antérieurs, et de divers autres péchés de ce genre. De nos jours, ils l'eussent évidemment qualifié de rationaliste et de naturaliste, et avec plus de succès qu'ils n'en rencontrèrent dans le siècle qui avait admiré Descartes et Leibnitz. Mabillon adressa au chapitre général sa justification, dont M. Dantier a publié quelques fragments précieux. Lui qui savait être éloquent et pathétique quand il le fallait, même en latin, se montrait dans ses écrits français à la hauteur de ses plus illustres contemporains. Il faut voir avec quelle noble fierté et quelle majestueuse intégrité il repousse et confond son dénonciateur. Il faut même citer cette page si parfaitement applicable à notre temps, comme à tous les temps.

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« Je sçais que c'est le sort de tous ccux qui donnent quelque chose au public, et principalement de ceux qui traitent de l'histoire, d'estre exposez à la censure des hommes, et de s'attirer la passion de beaucoup de gens.

« En effet, quelque parti que l'on prenne et quelques mesures que l'on garde dans ce dessein, il est impossible de contenter tout le monde. Car, si l'on reçoit tout sans discussion, on passe dans l'esprit des personnes judicieuses pour ridicule; si l'on apporte de l'exactitude et du discernement, on passe chez les autres pour téméraire et présomptueux : Si quid simpliciter edamus, insani; si quid exacte, vocumur præsumptuosi.

« De ces deux partis, j'ay choisi le second comme estant le plus conforme à l'amour de la vérité, que doit avoir un chrétien, un religieux et un prêtre, comme le plus avantageux à l'honneur de l'ordre, et enfin comme estant absolument nécessaire dans un siècle aussi éclairé que le nostre, auquel il n'est plus pern is d'écrire des fables, ni de rien avancer sans de bonnes preuves.

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