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civilisation chrétienne dans tous les recoins de notre pays, et qui ont fait la France, comme les abeilles font leur ruche, bien plus sûrement encore que les évêques auxquels Gibbon, tant de fois cité, attribue ce suprême honneur. Les annales du monastère de Romans reproduisent exactement les vicissitudes qui se retrouvent dans les destinées de presque tous les établissements bénédictins. Détruite par les Normands au neuvième siècle, rétablie bientôt par le comte de la province, mais demeurant en butte à toute sorte de vexations et de spoliations de la part de ses voisins laïques et ecclésiastiques, l'abbaye fut enfin relevée de ses ruines, à la fin du dixième siècle, par un seigneur généreux de la maison de Clérieu. Son petit-fils, Léger, en devint abbé, et l'affranchit de tout lien féodal. Promu ensuite, comme l'avait été le saint fondateur de Romans, à l'archevêché de Vienne, il rétablit l'ordre et les mœurs dans son diocèse, et mérita de compter parmi ces nombreux évêques, sortis des rangs monastiques, qui préparèrent et secondèrent l'œuvre régénératrice du grand Hildebrand. Il obtint pour son abbaye le privilége si vivement ambitionné qu'on appelait alors la liberté romaine, libertatem Romanam, c'est-à-dire le droit de dépendre immédiatement du Saint-Siége. M. Giraud n'est pas tombé à cette occasion dans l'étrange erreur de l'illustre Augustin Thierry, qui, en trouvant ces mots dans la vie d'une sainte impératrice du dixième siècle, y voit une grande révélation historique et la résurrection du régime municipal de l'empire romain'. Notre modeste érudit constate fort pertinemment qu'il s'agit uniquement, dans cette formule souvent reproduite par les chartes antérieures au pontificat de saint Grégoire VII, d'une sorte d'exemption de la juridiction épiscopale, fréquemment établie par les fondateurs des monastères, et quelquefois provoquée par les évê1 Considérations sur l'Histoire de France, ch. v, p. 207.

ques eux-mêmes, qui, comme Léger, voulaient garantir l'indépendance et l'irrégularité des principales abbayes de leurs diocèses. Cette prérogative ne portait pas d'ailleurs atteinte à la soumission due au pouvoir légitime de l'évêque diocésain. La réserve en est formellement stipulée dans toutes les bulles pontificales relatives à l'église de Romans: Fidelitatem vestram laudamus, dit le pape Léon IX, et libertatem quam postulatis concedimus..., salva debita subjectione ecclesiæ Viennensis.

L'immortel Hildebrand était déjà alors l'ami et le ministre de saint Léon IX, qu'il devait, vingt ans après, remplacer sur le trône apostolique. Le cartulaire de Romans contient une charte de donation passée sous son règne, avec cette mention très-inusitée Domino nostro regnante, et domno nostro papa Gregorio Romanum imperium tenente. Deux diplômes, émanés de lui pendant son pontificat, nous le montrent aussi préoccupé de l'autorité du métropolitain de Vienne que de la juste liberté des chanoines de Romans. Car le monastère s'était graduellement transformé en chapitre; les moines avaient été remplacés par des chanoines réguliers qui vivaient en communauté, mais qui pouvaient conserver la libre jouissance de leur patrimoine individuel. La fondation de saint Barnard y avait gagné en puissance et en richesse, car la plupart des seigneurs du voisinage y briguaient à l'envi le titre de chanoines; mais elle y avait naturellement perdu en ferveur et en régularité. C'est ce qu'on remarque chez toutes les communautés qui subirent une transformation analoguc.

Les contestations prolongées entre l'archevêque de Vienne et les chanoines de Romans n'avaient trouvé de terme que dans l'union de la dignité abbatiale avec celle du métropolitain. Le monastère n'en maintenait pas moins son existence

Euvres. VI.

Art et Littérature.

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distincte et son indépendance garantie par Rome; mais il avait pour chef le chef du diocèse où il était situé. D'autres contestations avaient éclaté et renaissaient sans cesse avec les monastères voisins, avec la ville naissante de Romans, avec les seigneurs féodaux des bords de l'Isère et du Rhône, tels que les Clérieu, les Bressieu, les Montchenu, les Pisançon, les d'Albon, tantôt bienfaiteurs, tantôt adversaires jaloux et avides de l'abbaye. Il y a surtout un certain château de Pisançon, construit dans le voisinage de l'abbaye pour lui servir de boulevard, comme celui dont on voit encore les vastes ruines près du mont Cassin, et dont la garde et la possession furent une source de querelles séculaires et souvent très-dangereuses pour les descendants spirituels du saint qui les en avait dotés. Du reste, en lisant cette histoire du monastère dauphinois, comme en étudiant tous les monuments sans exception de l'histoire des siècles catholiques par excellence, on demeure frappé de la persistance et de l'universalité de l'état de guerre qui constituait alors l'état naturel de la société européenne. Les écrivains superficiels qui aiment à se figurer ou à dépeindre le moyen âge comme une époque de béatitude et de paix, où tout le monde obéissait docilement au pouvoir spirituel et temporel, sont dupes d'une illusion aussi grossière que ceux dont les préventions antireligieuses les portent à signaler la même époque comme une ère de servitude et de ténèbres, parce qu'on n'y avait pas encore proclamé l'émancipation de la raison ni découvert le suffrage universel.

L'histoire vraie, consciencieusement étudiée, montre dans le moyen âge une immense somme de libertés, très-inégalement répartie, mais dont la pratique virile et les sérieuses garanties déconcerteraient fort la plupart des prophètes actuels de la démocratie. Elle y montre en outre un état de

lutte universelle et permanente qui désolerait certainement encore plus qu'elle ne surprendrait les détracteurs systéma tiques du monde moderne, s'ils pouvaient être condamnés à vivre au sein de la société dont ils vantent les merveilles. Dans cette société, tout était solide, mais rien n'était intact, rien surtout n'était garanti sans effort et sans combat. Nous sommes loin d'en faire un grief contre cette grande et merveilleuse période des annales de la chrétienté. Bien malavisés seraient, à notre sens, ceux qui voudraient s'en étonner ou en gémir. Ce repos absolu, qui est la suprême ambition des lâches, cette inerte possession d'une paix sans gloire et d'une sécurité sans effort, n'a jamais appartenu qu'aux sociétés en déclin, prêtes à s'abîmer dans la honte, comme l'empire romain sous Auguste, ou la monarchie française au dix-huitième siècle.

Les luttes contre les dangers et les difficultés de la vie sociale ou domestique qui remplissent l'histoire font en réalité tout le mérite et tout le prix de la destinée humaine; il ne faut les déplorer que lorsque les peuples et les individus y usent leur énergie au service d'intérêts trop chétifs, ou lorsque les caractères s'y altèrent et s'y abaissent.

Quand ce double résultat arrive, les sociétés se transforment. Quand le moyen âge en fut là, quand les grandes luttes et les grands caractères qui avaient si noblement rempli les premiers siècles de son histoire eurent fait place à des contestations mesquines et à des personnages équivoques, l'Europe catholique et féodale s'affaissa sur elle-même, et l'Église et l'État durent chercher, au milieu des crises souvent convulsives de la Renaissance et de la Réforme, de nouvelles conditions d'existence. Les symptômes de la décadence qui précédèrent cette révolution ne furent nulle part plus visibles qu'au sein des ordres monastiques. L'historien de

l'abbaye de Romans, qui s'arrête au treizième siècle, en constate déjà quelques-uns; mais, vers la fin de son récit, il attire surtout l'attention du lecteur sur les progrès de la ville de Romans, née, comme tant d'autres, à l'ombre d'un cloître, et de ces bourgeois qui, apparaissant d'abord, dans un acte de 1038, en qualité d'hommes de la paroisse, homines parochiæ, ou d'hommes de Saint-Pierre et de Saint-Barnard, dont les chanoines représentent les intérêts, ont assez grandi en 1212 pour intervenir, à titre de corporation, dans une charte qui fixe les droits respectifs de l'archevêque, du chapitre et des habitants.

Ces premières années du treizième siècle signalent une époque célèbre par la rédaction et la promulgation d'une foule de traités analogues, et ce fait se reproduisit souvent; car, malgré le brillant paradoxe où s'est joué le génie du comte de Maistre, il est certain que les peuples chrétiens ont de tout temps éprouvé le besoin d'écrire leurs constitutions, et le diplôme qui règle les juridictions diverses et les immunités de cette obscure bourgade du Dauphiné en 1212 le prouve tout aussi bien que la grande charte imposée au roi Jean par les barons d'Angleterre en 1215, et la bulle d'or arrachée en 1222 au roi André II de Hongrie, deux actes qui, au sein de deux grands peuples situés aux deux extrémités de la chrétienté d'alors, consacraient à la même époque les mêmes droits et les mêmes résistances.

La troisième partie du travail de M. Giraud est consacrée à la reproduction du cartulaire de Romans, qui remplit tout le second volume. L'opinion est aujourd'hui unanime sur le mérite de ces recueils de titres authentiques, dont la publication, commencée et poursuivie par M. Guérard, au sein des anciens Comités historiques, sous les ministères de MM. Guizot, Villemain et de Salvandy, forme à coup sûr la partie la

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