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poussée de la grande voûte. Ces travaux exécutés avec beaucoup de soin ont conservé leur verticalité, preuve évidente, indiscutable, que l'écartement des murs est arrêté depuis cette époque et que l'édifice ne court aucun danger sérieux, pourvu qu'on fasse immédiatement les réparations nécessaires.

M. Viollet-le-Duc me répondit que ces travaux, au contraire, avaient été faits sans soin. Les nouvelles maçonneries n'ont pas été liées aux anciennes, mais simplement juxtaposées. Par suite, la partie ancienne des contre-forts a pu continuer à s'écarter sans que le renfort placé en avant suive ce mouvement, et sans qu'il cesse de garder son aplomb.

J'ai depuis, Monsieur le Ministre, soumis cette réponse à des ingénieurs, à des architectes et à des constructeurs. Tous en ont souri et m'ont dit qu'elle n'était pas sérieuse.

Plusieurs de MM. les inspecteurs généraux ont dit devant moi, en visitant la nef, qu’un certain nombre de travées, particulièrement celles qui avoisinent la tour centrale et les tours du portail pouvaient être conservées sans inconvénient. Or, le devis des travaux suppose la démolition et la reconstruction de toutes les travées. Ce devis est d'ailleurs logique; car, du moment qu'on ne reconstruit pas sur le plan ancien, la démolition d'une travée entraine la démolition de toutes les autres, à moins de nous laisser une ne semblable à un habit d'arlequin. Tout est donc habilement préparé par M. Viollet-le-Duc pour faire disparaître un monument qui contrarie ses systèmes archéologiques.

Dans le dernier paragraphe de votre lettre, Monsieur le Ministre, vous mettez en avant l'insistance de l'autorité diocésaine, intéressée plus que personne à la conservation du monument. Permettez-moi de vous faire remarquer que notre vénérable évêque, Mgr Grolleau, est complétement étranger aux choses de l'art et de l'archéologie et a déclaré lui-inême, devant le Comité, son incompétence absolue. Mais il a été précédé sur le siège d'Évreux par un prélat qui joignait à une rare distinction de l'esprit une science archéologique prouvée par de remarquables écrits. Or, Mgr Devoucoux demandait avec insistance le maintien et la réparation des voûtes. M. Bourguignon, architecte diocésain, dressa un devis dans ce sens, qui fut approuvé par l'évêque et par le préfet dės 1864, si je ne me trompe. Cet architecte, qui n'était pas un de ces amateurs traités avec tant de dédain, mais un homme du métier, croyait la réparation non-seulement possible mais facile. Sous son inspiration, M. le préfet de l'Eure la réclamait vivement, dans des lettres adressées à votre ministère, le 29 juin 1870 et même le 12 septembre 1871 après la chute du plåtre qui bouchait d'anciennes fissures.

Tous ces efforts ont été stériles, par suite de l'opposition d'un seul homme, M. Viollet-le-Duc. Aujourd'hui cet inspecteur général, non moins systématique que savant, est parvenu à ses fins. Mais j'ose croire, Monsieur le Ministre, qu'il n'en eût pas été de même, si vos bureaux, évidemment placés sous son influence, ne vous avaient

pas

laissé ignorer les précédents de la question dans les dernières années de l'Empire, les promesses formelles de votre prédécesseur, M Batbie, et la vraie physionomie de la séance du Comité tenue à Évreux, le 12 février dernier.

Daignez agréer, Monsieur le Ministre, l'hommage de mon très-profond respect.

LEBEURIER,

Archiviste de l'Eure.

N° 8.

EXAMEN CRITIQUE DU PROJET DE RECONSTRUCTION

DE LA CATHÉDRALE D'ÉVREUX.

(Extrait de l'Architecte, 10 juin 1874.)

Un conflit sérieux existe depuis deux années entre la population d'Evreux et l'administration des cultes, représentée

par

MM. les architectes diocésains. L'objet de ce conflit est la restauration de la cathédrale d'Évreux, restauration reconnue nécessaire par les deux parties en cause, mais qui deviendrait, selon les projets des architectes diocésains, une véritable reconstruction, urgente, indispensable d'après eux; -mal étudiée et dénaturant le caractère de l'édifice, selon les habitants d'Évreux, fiers de leur monument et passionnés pour sa conservation.

Le projet est divisé en trois sections, qui seraient successivement exécutées :

1° La nef et le comble;
2° Le cheur;
3° Les tours, le porche, etc.

C'est donc une restauration générale, et tous les avis sont réunis pour reconnaitre l'utilité de ces travaux, en tant que restauration simple, attendu que la cathédrale d'Évreux, depuis trente ans au moins, n'a reçu aucune réparation d'entretien. Mais les habitants d'Évreux demandent avec insistance que les travaux soient limités rigoureusement à la réparation des injures du temps; en un mot, ils désirent que la restauration de leur église soit une restitution, rien de plus, rien de moins.

Cette restitution est-elle possible ?

L'édifice a-t-il subi des détériorations telles qu'il doive être reconstruit en grande partie ?

N'a-t-on pas exagéré les accidents, ou, pour mieux dire, le seul accident qui a donné naissance à ce conflit, la chute de quelques plâtras et d'un moellon dans la nef, durant la célébration de l'office divin?

Telles sont les questions à examiner.

Un mot d'abord au sujet des personnes engagées dans le débat :

D'un côté, MM. les architectes diocésains, et, parini eux, M. Viollet-le-Duc, auteur du rapport approbatif du projet ;

De l'autre côté, la population presque entière de la ville d'Évreux, représentée par des hommes qui ont acquis une notoriété honorable en fait d'archéologie, notamment les archivistes du département : MM. l'abbé Lebeurier et Dolbet, élèves de l'école des Chartes, et M. Raymond Bordeaux, archéologue connu par plusieurs publications importantes. M. l'abbé Lebeurier étudie depuis vingt ans la cathédrale d'Évreux ; il en a écrit une notice et établi, au moyen de documents locaux, les dates de construction des diverses parties de l'édifice. M. Bordeaux prépare, de son côté, une inonographie de la cathédrale ; il a dessiné ou calqué les vitraux, et même relevé en grand des parties intéressantes.

Nous voyons donc, en face des architectes les plus éminents, des archéologues très-distingués, ayant voué un culte au monument le plus important de leur cité, et peut-être mieux armés pour la défensive que leurs adversaires pour l'attaque, car ils ont fait de leur cathédrale le XLII SESSION.

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but constant de leurs études, et ils la défendent à bon escient. Voici pourtant comme on les traite :

« Le Comité ne sera pas trop surpris si des observations ont été faites sur ce projet par des personnes étrangères à l'art de la construction, et qui ne voient, dans la restauration de nos édifices, qu'une reproduction, sans examen ni critique, des anciennes formes, si vicieuses qu'elles soient... » (Rapport de M. Viollet-le-Duc sur le projet.)

Ainsi, l'éminent rapporteur, écarlant de sa route les archéologues d'Évreux, sans daigner même exposer ou réfuter leurs objections, leur oppose une fin de nop-recevoir, pour cause d'incompétence, et propose l'adoption du projet dans un rapport où nous lisons encore le passage qui suit :

« Certes, il est fort périlleux, lorsqu'on restaure un vieux monument, d'entrer dans la voie des modifications, sous prétexte d'amélioration; MAIS LORSQU'IL S'AGIT D'UNE RECONSTRUCTION, il serait puéril de reproduire une disposition éminemment vicieuse et pouvant conduire à des déceptions. »

Donc il s'agit bien de reconstruire, et sur ce point déjà les habitants d'Évreux ont raison. Ils ont encore raison sur le suivant :

« Qu'il me suffise, pour montrer le peu d'attention que M. Viollet-le-Duc a donné à notre cathédrale, de relever deux de ses assertions. Il écrit que la partie haute de la nef a été construite à la fin du xiile siècle, et les chapelles au xv°. Or, les documents que nous possalons et l'examen des constructions prouvent, de la manière la plus évidente, que les parties hautes de la nef ont été bâties dans les premières années du xie siècle, et les chapelles au xivo. On a seulement refait au xv° siècle ou au commencement du xvio les meneaux des fenêtres des chapelles et leurs

а

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