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étaient prises ou détruites. Dans les premiers temps, le donjon consistait le plus souvent dans une motte élevée à main d'homme et couronnée d'une tour de bois, comme ceux que représente la tapisserie de la reine Mathilde; d'autres fois c'était une salle ou maison de pierre, domus lapidea, placée au milieu d'une enceinte non maçonnée; enfin on construisait dans ce but, soit au centre, soit à une extrémité de l'enceinte, une tour ronde, carrée ou polygonale. Les moltes et les donjons rectangulaires sont communs en Normandie; les tours rondes ou polygonales y sont rares; je crois que les tours carrées servant de donjon y sont inconnues.

Le donjon en rectangle allongé que l'on nomme quelquefois donjon normand, est répandu en Normandie, dans le Maine, l'Anjou et le Poitou; on le trouve aussi alternant avec d'autres formes sur les rives de l'Oise et de la Seine. Ce dut être, à l'origine, la salle ou demeure du chef, mise à l'abri par la hauteur et l'épaisseur de ses murailles. Lorsque l'art de la fortification fut plus avancé, la maison forte ne se défendant que par sa masse ne fut plus que le moindre des châteaux. Un souvenir de cette origine se trouve dans les contre-forts qui ornent plus qu'ils ne soutiennent la masse d'un grand nombre de donjons rectangulaires. On pourrait diviser ceux-ci selon qu'ils ont huit, douze ou quatorze contre-forts. Dans ce dernier cas, les longs côtés sont divisés en trois travées, et les pignons en deux, comme à Mortagne, Sainte-Suzanne, Nogent-le-Rotrou, Chevreuse, etc. Domfront n'a que huit contre-forts, mais ceux des angles forment de véritables tourelles. Souvent, comme à Falaise, à Loches et dans plusieurs donjons anglais, un édifice de moitié moins important est accolé à la masse principale. Mais toutes ces formes se retrouvant dans diverses provinces, il est bien difficile de dire celles nées en Normandie, et de les distinguer de celles dont l'origine se trouve sur les bords de la Sarthe ou de la Vienne. Un examen plus minutieux et la comparaison d'un plus grand nombre de plans permettra peut-être d'y arriver un jour.

A Abbeville, le donjon des anciens comtes de Ponthieu, conservé coinme beffroi de la ville, est une tour romane carrée et à douze contre-forts, beaucoup moins volumineuse que les donjons normands. Le donjon de Boves est une tour carrée sans contre-forts. Ces deux types se retrouvent dans toutes les provinces de l'est et du centre de la France, mais pas en Normandie. A plus forte raison n'y trouvons-nous pas les maigres donjons carrés du Languedoc, dont la hauteur égale quatre fois la base, tandis

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dans le Nord la hauteur des tours n'est que le double de leur diamètre, et pour les donjons rectangulaires le double de leur petit côté.

M. de Salies, dans son Histoire de Foulques Nerra, a montré que tous les châteaux construits par ce prince avaient un donjon rectangulaire, tandis que ceux des comtes de Blois avaient pour donjon une tour ronde. On doit renoncer à signaler une différence aussi tranchée entre le domaine royal et la Normandie. En effet, si dès le xie siècle, nous trouvons les donjons ronds de Châteaufort, Magny, Manrepas, la Hupière, la Queue-en-Brie, Neaufle, près Montfort, Galardon, Auneau, etc., d'autres s'élevaient sur plan rectangulaire, comme Mantes, Meulan, Beaumont-sur-Oise, Chevreuse, Bretencourt. Guillaume de Hainaut, construisant sous le roi Robert les deux chàteaux de Montfort et d'Épernon, donna au premier une forme octogone irrégulière et à l'autre un plan rectangulaire. D'autre part, nous trouvons en Normandie et avant le xna siècle, des tours rondes à Neaufle, près Gisors, et à Château-sur-Epte, et une tour octogone à Gisors. Les tours cylindriques de Conches et de Tournebu sont un peu postérieures.

Les donjons ronds des environs de Paris étaient, au reste, assez variés de forme. Celui de Maurepas était cantonné de quatre contre-forts portant des échauguettes; dans celui de Châteaufort, ces contre-forts, de six mètres de large, étaient de véritables tourelles de flanquement; la tour d'Etampes est quadrilobée; celle de Houdan et celle de Gamaches en Ponthieu sont rondes, avec quatre tourelles saillantes également rondes. Ce n'est qu'à partir de Philippe-Auguste que ces formes variées ont été abandonnées, et que toutes les tours ont été construites sur un plan simplement circulaire. Une fois inaitre de la Normandie, ce prince construisit des donjons pour tenir en bride les principales villes de cette province. Les grosses tours rondes de seize et de quatorze mètres de diamètre qu'il a élevées à Gisors, à Rouen et à Verneuil, sont fort reconnaissables par la similitude de leurs formes. Il faut peutètre y ajouter les tours de Vernon et de Lillebonne.

Qu'il me soit permis, en terminant, de revenir sur une pensée exprimée en commençant. L'étude des châteaux de la Normandie est loin d'être épuisée. Après M. de Caumont, qui a ouvert la voie par ses laborieuses recherches, après d'autres qui l'ont glorieusement suivi, il reste encore beaucoup à faire. La première époque, celle des mottes et des retranchements en terre, est pleine d'obscurités ; il n'a paru de travail d'ensemble ni sur la législation féodale des châteaux en Normandie, ni sur le système défensif de la province sous ses anciens ducs ; enfin la comparaison des châteaux normands avec ceux qui leur étaient opposés, nous réserve encore bien des observations intéressantes. Je serais beureux si, en vous

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signalant quelques-unes des lacunes de l'archéologie militaire du moyen âge, j'avais pu vous inspirer le désir de les combler, ne doutant pas que de nouvelles recherches soit sur chaque château en particulier, soit sur l'ensemble des forteresses normandes, n'amènent de nouveaux progrès dans une partie de l'archéologie momentanément un peu délaissée.

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A la suite de cette intéressante communication, M. l'abbé Lebeurier présente quelques observations. Il croit qu'en dehors des nécessités de la défer.se, la création des chàteaux forts a été la conséquence de l'organisation administrative qui s'est développée sous l'influence de la royauté. Les bailliages et les vicomtés, autour desquels se sont groupés dans chaque ressort les fiefs relevant du roi, ont été bientôt le siége d'autant de places fortes, et il importe d'en tenir compte dans l'examen de la question soumise à la Société.

M. le Président donne ensuite lecture de la seconde question : Expliquer les bas-reliefs supérieurs de l'hôtel du Bourgtheroulde, qu'il demande à traiter verbalement, le temps lui ayant manqué pour écrire le mémoire qu'il se proposait de présenter à la réunion (1)

Jusqu'ici, dit M. Léon Palustre, l'attention parait s'être portée d'une nianière à peu près exclusive sur les bas-reliefs qui décorent la partie inférieure de l'hôtel du Bourgtheroulde, et qui représentent, comme chacun sait, l’en

(1) Ce mémoire paraitra prochainement en forme de plaquette. Outre les six petils bois empruntés à l'édition de Pétrarque, de 1545, il donnera la reproduction héliographique des quatre basreliefs encore existant à l'hôtel du Bourgtheroulde.

trevue de François for et de Henri VIII, au camp du Drapd'Or. Les bas-reliefs supérieurs, cependant, méritent aussi un sérieux examen, qu'on ne saurait leur refuser plus longtemps.

E. de la Quérière, dans sa Description des maisons de Rouen, t. I, p. 185, désigne par ces mots les six panneaux successifs auxquels nous faisons allusion : « Basreliefs symboliques et mystiques d'une très-belle exécution. » Plus loin, p. 197, il se demande s'ils ne représentent pas les principales scènes de la réception et de l'entrée de François II dans Rouen. Le second volume (p. 215) contient une description plus détaillée des mêmes sujets, mais l'explication fait toujours défaut.

Il était réservé à M. Palustre de révéler le sens caché de ces magnifiques sculptures, et voici comment le hasard l'a servi dans cette circonstance. Armé d'une puissante lorgnette, il examinait, l'an passé, le quatrième bas-relief, en commençant par la gauche, lorsque ses regards tombèrent sur cette courte inscription : Fama vincit mortem. Engagé par ce début, il parvint à lire aussi, très-distinctement, sur le panneau suivant : Tempus vincit..... Il n'en fallut pas davantage pour le mettre sur la voie d'une solution longtemps cherchée, et il se souvint immédiatement de l'influence exercée en France, au xvio siècle, sur les arts, par certaines poésies italiennes, particulièrement par les six livres des Triomphes de Pétrarque, dont toute l'économie se résume dans ces quelques mots : Amor vincit mundum,

Pudicitia vincit amorem, Mors vincit pudicitiam, - Fama vincit mortem, - Tempus vincit famam, Divinitas seu eternitas omnia vincit.

Après avoir triomphé de l'homme dans sa jeunesse, l'amour, suivant Pétrarque, est subjugué à l'âge mur par la raison, que le poëte nous dépeint sous le nom de Chasteté.

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