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et à en augmenter la force. En Angleterre, au contraire, où il s'agissait de dominer une population frémissante, il dissémina de nombreux châteaux dans les comtés.

Dans un concile tenu à Lillebonne, en 1081, Guillaume fit constater les lois et usages de la Normandie au sujet des fortifications dont un seigneur pouvait entourer son habitation. Personne, dit l'article, n'a le droit de creuser, même en plaine, un fossé de plus d'un jet de terre; c'està-dire que l'ouvrier doit pouvoir jeter la terre du fond du fossé à l'extérieur sans banquette de relais. De plus la palissade garnissant le rempart doit être sur une seule ligne, sans tours et sans ouvrages flanquants; nul enfin n'a le droit de construire son château dans une île ou sur un rocher.

Nulli licuit in Normannia fossatum facere in planam terram nisi tale quod de fundo terram potuisset jactare superius sine scabello; et ibi nulli licuit facere palicium, nisi in unâ regulâ, et id sine propugnaculis et alatoriis; et in rupe et in insulâ nulli licuit in Normannia castellum facere (1).

Un fossé d'environ deux mètres de profondeur et une simple palissade, telles sont donc les seules défenses permises aux châteaux des seigneurs particuliers. Des faits nombreux prouvent que les forteresses, dont les fossés étaient plus profonds et les remparts plus redoutables, étaient vendables au duc; c'est-à-dire qu'il pouvait à sa convenance les occuper en cas de guerre, sauf à les rendre à la paix à leur possesseur. Ceux-ci n'étaient censés les occuper qu'à titre de châtelains ou de vicomtes, les uns, révocables à la volonté du suzerain, les autres, nommés à vie. Mais chacun d'eux cherchait à rendre cette possession incommutable et héréditaire. Dans d'autres cas, Guillaume

(1) Martène, Thesaurus anecdoct., IV, 147.

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ne voulant pas enlever à de puissants feudataires, comme le comte d'Évreux ou le comte d'Alençon, la possession de leur ville capitale, se contentait d'y construire un donjon occupé par une garnison royale et ôtant au vassal la possibilité de tenter une révolte. Si ces puissants com tes étaient forcés de subir une telle sujétion, on peut croire que celle des seigneurs d'un ordre inférieur était encore plus complète. Aussi la première pensée de chacun d'eux à la mort de ce prince redouté fut-elle de secouer le joug. Les comtes d'Evreux et d'Alençon donnèrent le signal en forçant les châtelains royaux à leur abandonner les donjons qui dominaient leurs villes; les autres les imitèrent de leur mieux. Bientôt, grâce à la faiblesse du duc Robert, on vit, au milieu de la confusion générale, des châteaux félons et menaçants pour la paix publique s'élever de toute part. Adulterina passim municipia condebantur, dit à ce sujet l'historien contemporain, Ordéric Vital. (Livre VIII, ch. v.)

Guillaume le Roux et Henri for rétablirent peu à peu l'ordre et, après avoir soumis leurs vassaux les plus turbulents, donnèrent tous leurs soins à la défense des frontières. Sur celle du Vexin, Guillaume le Roux construisit Gisors et Château-sur-Epte, et Henri ler Neufmarché. Mais, au milieu du xiio siècle, la rivalité d'Henri Il et d'Étienne vint de nouveau tout bouleverser et permettre la construction des châteaux particuliers. Sous Henri II, les seigneurs perdirent de nouveau cette indépendance momentanée, et leurs forteresses presque toute leur importance. Ce prince porta la défense des frontières de la Normandie à une grande perfection. Il augmenta les anciens châteaux et en améliora les fortifications; il en construisit de nouveaux; enfin, dans certains endroits, pour suppléer à la faiblesse des obstacles naturels, comme aux sources de l'Avre et de la Bresle, il creusa de longues lignes de fossés. Il est peu de place sur toute la ligne des frontières qui ne garde quelques traces des travaux exécutés par ses ordres. Cet ensemble de fortifications lui permit, ainsi qu'au roi Richard, de soutenir une lutte acharnée contre Philippe-Auguste. Ce ne fut qu'au prix des plus grands efforts, que le prince français put rompre les barrières de la Normaadie.

II

Les châteaux des frontières n'étaient pas distribués au hasard; chacun d'eux avait au contraire une destination spéciale : soit de barrer une route importante, soit de garder le passage d'une rivière, soit de fournir au besoin un point d'appui pour un mouvement offensif. De longues guerres sur le même terrain, avaient appris à connaitre les obstacles naturels ou artificiels qui pouvaient le mieux arrêter une invasion et les points les plus faciles à défendre. Mais pour décrire cet ensemble, comme M. de Salies l'a fait pour l'Anjou, dans son histoire de Foulques Nerra, il faut joindre à une grande habitude de la frontière, une parfaite connaissance de l'histoire locale. Aussi n'est-ce pas sans une certaine hésitation que je présente à titre d'ébauche, et dans l'espoir de voir un jour ce cadre mieux rempli par un autre, une description sommaire des différentes frontières de la Normandie et de leurs défenses.

1° Frontière de Bretagne. – En commençant le circuit à l'ouest, nous trouvons d'abord la frontière qui séparait la Normandie de la Bretagne sur une longueur d'environ cinquante kilomètres. Elle était tracée entre les deux rivières de la Selune et du Couesnon, qui se jettent dans la

baie du Mont-Saint-Michel. La Selune formait un fossé du côté de la Normandie, derrière lequel s'élevaient deux places de premier ordre, Avranches et Mortain. En avant d'Avranches, le couvent-forteresse du Mont-Saint-Michel se dressait au sein de la mer; Pontorson, båti par Henri IT, gardait l'embouchure du Couesnon, et Montaigu se trouvait en face d'Antrain. En arrière d'Avranches et après la vallée transversale de la Sée il y avait encore Granville, la Haye-Pesnel et Gavray.

Le Couesnon formait également un fossé du côté de la Bretagne. L'importante place de Dol, qui repoussa deux fois Guillaume le Conquérant en 1075 et en 1085, mais qui fut prise par Henri II en 1173, était de ce côté le boulevard de cette province. Antrain sur le Couesnon, avec le poste avancé de la Rouerie, enfin, la forteresse de Fougères aux sources de cette rivière, dont Henri II s'empara en 1166, complétaient, de ce côté, la première ligne de défense de la Bretagne. Elle en avait une seconde très-solide dans les rivières de la Rance et de la Vilaine, défendues par les châteaux et les villes de Saint-Malo, Châteauneuf, Dinan, Hédé, Rennes et Vitré.

2. La frontière de l'Anjou et du Maine d'une longueur au moins double de la précédente, était beaucoup moins bien déterminée, et traversait un pays accidenté, coupé par les nombreux affluents de la Mayenne et de la Sarthe. Elle fut, surtout au xie siècle, le théâtre de luttes acharnées qui en modifièrent plusieurs fois le tracé. Aussi est-elle très-riche en châteaux et en donjons de l'époque primitive. L'étude topographique complète de cette frontière serait d'un grand intérêt, mais fort difficile à faire.

Dans son cours supérieur, la Mayeune, se dirigeant à l'ouest, formait la frontière de la Normandie. Une longue ligne de collines couvertes par la forêt d'Andaine limite cette vallée au nord et n'est coupée que par des gorges étroites que défendaient les châteaux de la Ferté-Macé, la Motte-Fouquet et l'importante place de Domfront, construite en 1026 par Richard II, pour garder la vallée de la Varenne et la route d'Angers à Caen. En 1055, Guillaume le Conquérant construisit, fort en avant et sur les terres du comte d'Anjou, la forteresse d'Ambrières, au confluent de la Varenne et de la Mayenne.

Mayenne était de ce côté le boulevard de l'Anjou. Juhel, seigneur de cette ville, construisit en outre, en 1155, Villaides-la-Juhel.

Dans le bassin de la Sarthe, la principale forteresse de la Normandie était Alençon, que la Sarthe seule séparait des terres du Maine. Elle fut prise par les comtes d'Anjou en 1054 et 1118, mais sans qu'ils pussent s'y maintenir. Autour de cette place, nous trouvons Saint-Céneri, au coufluent de la Sarthe et du: Sarthon, la Roche-Mabile et Carrouges, dans la vallée de ce même affluent, Essai, et un peu plus loin dans le Perche, Mortagne et Tourouvre. Une seconde ligne très-forte, s'appuyant sur l'Orne et la Rille, comprenait les châteaux d'Écouché, Argentan, Exmes, Merleraut, Echaufour, Moulins-la-Marche, et se terminait à Laigle, une des plus anciennes et des plus fortes places de la Normandie.

Du côté de la France, le centre de la défense était l'antique cité du Mans avec ses murs romains. Elle était entourée par Beaumont et Fresnay-sur-Sarthe, Balon, Doinfront en Champagne, Sillé-le-Guillaume, le vieux Lavardin et nombre d'autres points fortifiés.

Lorsque le duc Guillaume s'empara du Maine en 1063 et lorsque ses successeurs rentrèrent en possession de ce comté, toutes ces places étant en leur pouvoir, l'Anjou dut se former une nouvelle frontière en ajoutant le puissant

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