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dations pleines de sens, ils ne se souciaient guère. L'important était de faire réussir la cabale, de montrer qu'on était les plus forts à cette population d'Évreux, qui, comme son évêque, ne demandait qu'à n'être point écrasée un dimanche.

Pauvre Revue des Deux-Mondes! En être réduite à reproduire des articles d'archéologues anonymes que veut bien signer un de ses rédacteurs, après avoir ouvert ses colonnes à des Mérimée ! C'est dur!

E. VIOLLET-LE-DUC.

No 17.

RÉPLIQUE DE M. LEROY-BEAULIEU.

(Extrait du XIXe Siècle, 45 janvier 1875, )

Paris, 12 janvier 1875.

MONSIEUR,

Pendant que j'étais absent de Paris et de France, M. Viollet-le-Duc a, dans le XIX Siècle, gravement incriminé une étude de moi sur la restauration des monuments historiques. Le savant architecte voudrait faire croire que, sous ma signature, j'ai fait insérer dans la Revue des Deux-Mondes la production d'archéologues anonymes. Il me permettra de lui dire qu'une telle allégation est aussi peu digne de lui que de moi. Ce que j'ai attaqué, ce n'est malheureusement ni un homme, ni un fait particulier c'est un système, une méthode de reconstruction à la fois trompeuse et dispendieuse. Ce que j'ai défendu contre les architectes diocésains, c'est le prin

cipe du respect des formes anciennes dans la restauration des anciens monuments. Si, pour mettre en saillic les défauts de la méthode en usage, j'ai surtout insisté sur un exemple particulier, c'est qu'afin de ne point laisser le débat s'égarer en généralités, ni l'attention se disperser sur plusieurs points, je tenais à poser la question sur un terrain déterminé et circonscrit. J'ai pris comme exemple la cathédrale la plus récemment soumise au système de reconstruction que je combats, la cathédrale d'Évreux, où l'état des travaux permet encore à l'œil de saisir sur place la gravité des altérations imposées au monument. Je n'ai qu'à me féliciter d'avoir pris ce parti; les faits que j'ai articulés n'ont pu être contestés, et ils suffisent amplement à la démonstration de ma thèse. Pour justifier une administration dont il a longtemps été un des chefs, M. Viollet-le-Duc a recours à un procédé habituel à tous les gens du métier: il se réfugie dans la compétence professionnelle. Il oublie que je n'ai jamais prétendu discuter avec les architectes sur la solidité des édifices; ce que je prétends, c'est que, sous prétexte de restauration, aucun. architecte n'a le droit de défigurer un monument historique.

M. Viollet-le-Duc m'accuse d'être l'écho de plaintes locales et d'archéologues de clocher, pour lesquels il n'a point assez de dédains, surtout s'ils portent le costume ecclésiastique. Mou contradicteur oublie encore qu'une des choses dont je me plains chez beaucoup de ses confrères, c'est précisément cet aristocratique mépris des études locales et des hommes qui s'y livrent, c'est l'ignorance de l'histoire et des traditions provinciales, et, par suite, le manque d'intérêt pour tout ce qui s'y rapporte dans nos cathédrales. Sous ce dédain parisien pour les savants de province se cachent souvent les rancunes des

architectes novateurs contre les archéologues locaux, qui, par leur éducation comme par leurs études, sont les plus naturels défenseurs des monuments. M. Viollet-le-Duc a tort de chercher à écraser ces modestes et courageux adversaires sous un dédain mal justifié; il a tort d'excommunier d'autorité les hommes qui n'accueillent point en aveugles toutes ses décisions. De toutes les infaillibilités, la moins acceptable, de notre temps, est l'infaillibilité scientifique, et en archéologie, pas plus qu'ailleurs, il ne suffit de la parole du maître pour trancher une question.

Comme dernier et principal argument, M. Viollet-le-Duc affirme que, dans toute cette affaire, il n'y a qu'une machination cléricale. En vérité, je ne m'attendais guère à un pareil reproche, et ce n'est pas sans tristesse que je vois un homme du mérite de M. Viollet-le-Duc assez obsédé du spectre clérical pour en faire un épouvantail en pareille matière. A l'entendre, il y aurait derrière ses adversaires M. de Broglie et Mgr Dupanloup. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette assertion; mais quand mon opinion sur la restauration des monuments serait partagée par MM. Dupanloup et de Broglie, je ne vois point en quoi elle serait plus mauvaise. Pour moi, il n'y a ici ni clergé ni cléricaux : il y a une question de science, une question de finances, une question d'administration; et, à ce triple égard, je crois que la méthode de restauration en usage chez nous mérite de sérieux reproches, et que nos monuments ont besoin de plus de garanties contre l'arbitraire des architectes.

Veuillez, Monsieur, agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués.

A. LEROY-BEAULIEU.

Excursion faite, le 31 mai 1876, par la Société française d'Archéologie, à Gisors, Gournay et Saint-Germer.

Le lendemain de la séance, 31 mai, a eu lieu l'excursion préparée par les soins prévoyants de M. de Glanville, qui avait bien voulu prendre toutes les mesures destinées à en assurer la ponctuelle exécution. Le programme était des plus attrayants. Il s'agissait de visiter, dans la même journée, Gisors, Saint-Germer et Gournay. Mais à l'idée des richesses monumentales que ces trois noms réveillent, visiter était-il bien le mot propre ? parcourir rapidement cût été plus exact. Certes, une journée entière suffirait à peine pour prendre une connaissance superficielle de Gisors au point de vue archéologique et artistique, et Saint-Germer, sans compter Gournay, exigerait bien le même temps. Mais disons de suite que ceux qui connaissaient déjà ces localités les ont revues avec un intérêt tout nouveau, et que ceux qui les voyaient pour la première fois les ont quittées avec le plus vif désir de les revoir.

Partis de Rouen à six heures cinq minutes du matin, nous arrivions à la station de Gisors après neuf heures, formant un groupe d'environ vingt-cinq personnes.

Pour l'historien, Gisors, qui appartint tour à tour aux comtes du Vexin, à l'abbaye de Saint-Denis, aux ducs de Normandie, aux rois d'Angleterre et aux rois de France, est plein, jusqu'au XIII° siècle, des souvenirs de Guillaume le Roux, de Henri II, du pape Calixte II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste, qui enleva Gisors à son puissant rival, et fit entrer définitivement cette ville et son territoire dans le domaine du roi de France.

La rue qui conduit aujourd'hui de la station à l'église, traverse l'Epte sur un pont dont le parapet porte une statue dorée de la Vierge, accompagnée d'une longue inscription qui ne pouvait manquer d'attirer l'attention. des visiteurs. L'origine de cette statue rappelle un épisode des plus saisissants des luttes acharnées de PhilippeAuguste et de Richard Coeur-de-Lion, sur les frontières de la Normandie, à leur retour de la Croisade. Après la bataille de Courcelles, Philippe-Auguste, poursuivi par les Anglais, parvint à gagner Gisors, mais le pont-levis par lequel il pénétrait dans la ville se rompit sous le poids du roi, de son cheval et de ses hommes d'armes. Le monarque roula au fond de la rivière. Embourbé dans la vase, il courut le plus grand danger. On parvint à le tirer de l'eau ; mais, dans sa détresse, il avait aperçu, sur la porte de la ville, une statue de la Vierge et fait vou, s'il échappait au péril, de faire dorer, la statue, disent les uns, la porte ou le pont, disent les autres (1).

Quoi qu'il en soit du détail, le pont actuel et le cours de l'Epte sont là comme un point de reconnaissance de l'ancienne enceinte de la ville en 1198. Un peu plus loin, l'église domine les maisons du quartier par sa masse aux formes variées. Sa fondation remonte au XIIIe siècle et est due à la mère de saint Louis, qui entreprit de relever de ses cendres l'église précédénte, détruite par l'incendie en 1124. Cette première église avait été construite par l'ingénieur Robert de Bellême, pour remplacer celle qu'il fut

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(1) « Le roi Richard se montra fort joyeux de celte aventure, et dans une longue lettre qu'il écrivait à l'évêque de Douvres, au sujet des affaires de France, il lui disait..... et bibit rex Francorum de aqua riviera, et copiose bibit.... Malte-Brun, la France illustrée.

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