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et Notre-Dame de Chartres, où les deux arcs-boutants sont reliés par des meneaux rayonnants, les cathédrales de Bourges, de Tours, de Clermont, de Rodez, de Narbonne, de Cologne, de Tournai (les chœurs de ces cathédrales sont dus à des influences françaises directes), de Metz, de Nevers (1), et les églises de Saint-Nicaise de Reims (le nec plus ultrà, avec Saint-Urbain de Troyes, de la perfection ogivale, selon M. Viollet-le-Duc), de l'abbaye du Bec, de Saint-Pierre de Chartres, fort analogue de style avec la cathédrale d'Évreux (2), de la Trinité de Vendôme, de Saint-Laumer de Blois, de l'abbaye de Tiron, du Mont-Saint-Michel, de Marmoutier, près Tours, de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, de Saint-Sauveur de Redon, de Saint-Martin de Pontoise, et la collégiale de Saint-Quentin. En tout, trente édifices au moins, en dehors d'Évreux, qui ont ou ont eu des arcs-boutants doubles soit dans la nef, soit dans le cheur, soit dans ces deux parties à la fois. Pour les édifices qui n'existent plus, je me suis renseigné auprès des gravures du Monasticon gallicanum, qui, pour être parfois grossières et vagues dans les détails, ne se trompent jamais sur les dispositions générales.

Les arcs-boutants de Saint-Laumer donnent lieu à une observation curieuse, toute en faveur du système. Ils ne sont appliqués qu'aux deux premières travées de la nel, les moins anciennes, bâties vers 1210. Les travées suivantes ont des arcs simples, et pourtant la disposition des voûtes et du clerestory est la même. Les architectes chargés de terminer Saint-Laumer avaient donc admis l'insuf

(1) A Nevers, les deux arcs-boutants ayant chacun leur glacis, sont reliés par des meneaux perpendiculaires.

(2) Avec la nef seulement. L'observation est de M. le chanoine Lebeurier. XLII SESSION.

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fisance de l'arc-houtant simple et avaient cru mieux faire que leurs prédécesseurs en le doublant.

Qu'opposera M. Viollet-le-Duc à l'autorité des édifices regardés par lui-même comme classiques : Amiens, Cologne, Beauvais, Troyes, Sées, Saint-Nicaise ? Et, s'il continue à prétendre que les arcs-boutants d'Évreux sont mal pointés, que pensera-t-il en revoyant les dessins qu'il a donnés de ceux de Saint-Denis et de Beauvais (1), disposés exactement de la même manière? En effet, dans ces deux édifices, comme à Évreux, l'arc-boutant inférieur élève sa tête à la moitié de la hauteur de la voûte, et l'arc-boutant supérieur atteint la corniche, ce qui prouve que parfois ce second arc, comme l'a justement allégué M. Sabine, a était destiné peut-être, dans la pensée du constructeur, à contenir la légère poussée du comble, mais avait à coup sûr pour destination première de porter les gargouilles et les canaux qui reçoivent les eaux du chéneau principal. » Nous rappellerons en outre à l'illustre architecte qu'un beau jour, dans un accès de zèle pour les arcs-boutants multiples, il est allé jusqu'à donner une coupe de la cathédrale de Bourges avec deux séries de trois arcs superposés, l'une contre-buttant les bas-côtés principaux, l'autre la nef (2). Nous avons vu la cathédrale de Bourges, nous en possédons une photographie, et nous n'avons pas remarqué ce luxe d'arcs-boutants. Le Bulletin monumental a aussi signalé l'exagération (3).

Les doubles arcs-boutants font donc partie des principes, et des meilleurs principes, de l'architecture ogivale. Ils ne sont pas plus condamnables à Évreux qu'à Saint

(1) Dictionnaire raisonné, t. II, pp. 66 et 70.
(2) Dictionnaire raisonnė, I, 199.
(3) T. XL, p. 418.

Denis, où la reconstruction récente ne s'est pas fait scrupule de les reproduire tels quels. S'ils sont un luxe pour une nef aussi étroite que celle d'Évreux, ils n'en sont que plus intéressants : on verra que les architectes du XIIIe siècle n'attendaient pas l'absolue nécessité pour s'en servir, et la cathédrale d'Évreux, à ce point de vue, n'est que plus originale. Sont-ils nuisibles ? M. Sabine a prouvé le contraire; en tout cas, tels que le xve siècle les avait laissés, ils ont soutenu fortement la voûte pendant quatre cents ans, et, réparés, puis désormais entretenus, ils l'auraient appuyée encore pendant autant de siècles avec non moins d'efficacité que les arcs-boutants nouveaux

« Il n'est pas moins évident, continue le rapport, que l'état des voûtes exige leur reconstruction en employant les matériaux qui pourraient être reposés. » La chose n'est pas évidente : les arcs-doubleaux et les arcs-ogives sont presque tous intacts; il aurait susfi de refaire quelques remplissages aux endroits lézardés. Mais on a su rendre inévitable la reconstruction de toute la voûte en décrétant tout d'abord la substitution d'un nouveau système d'arcs-boutants à l'ancien. Ce qui devient par suite évident, c'est que la voûte du xiire siècle,

, liée par ses habitudes avec les arcs-boutants construits en même temps qu'elle, s'accommoderait difficilement des arcs - boutants nouveaux, et doit leur être sacrifiée.

« C'est-à-dire, en un mot, que l'état actuel de l'édifice exige une reconstruction complète des euvres hautes. o Ce qui exige maintenant cette reconstruction, ce sont les dispositions prises dès les cominencements par les architectes diocésains. « Tout est habilement préparé, dit M. l'abbé Lebeurier, par M. Viollet-le-Duc pour faire disparaître un monument qui contrarie ses systèmes archéologiques (1). )

« On a, suivant le rapport, lepuis le xve siècle, pour maintenir cette nef, usé de tous les palliatifs avec plus ou moins d'adresse; il faut aujourd'hui, si on prétend la conserver, prendre des mesures réellement efficaces. Sinon on court le risque de dépenser encore des sommes relativement considérables sans améliorer notablement la situation. » Si, depuis le xve siècle, on a usé de palliatifs avec plus ou moins d'adresse, on nous a du moins transmis la cathédrale en assez bon état, et nos inspecteurs diocésains ne pouvaient-ils donc, avec toute leur habileté, sauver le monument sans le reconstruire ? Ils donnent par là de leur confiance en eux-mêmes une pauvre idée, avec laquelle s'accorde bien peu, au reste, le passage suivant :

a Le comité ne sera pas trop surpris si des observations ont été faites sur ce projet par des personnes étrangères à l'art de la construction, et qui ne voient, dans la restauration de nos édifices qu'une reproduction, sans examen ni critique, des anciennes formes, si vicieuses qu'elles soient, » Que messieurs les amateurs se le tiennent pour dit; l'architecture n'est plus une affaire de goût, de bon sens, de logique, c'est un sanctuaire où se confinent les hommes du métier et où il n'est pas permis de pénétrer. L'art n'est plus l'expression d'une civilisation entière, mais d'une coterie. Arrière, amateurs, vous n'êtes pas capables de bâtir une église, donc vous ne pouvez raisonnablement l'apprécier. Que dirait-on à un peintre, à un sculpteur, s'ils tenaient ce langage ? Si les édifices sont bâtis pour les architectes, les tableaux faits pour les peintres, les statues

(1) Pièces justificatives, n° 7.

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façonnées pour le sculpteur, c'est très-bien; mais alors pourquoi les musées, les expositions annuelles, cette inquiétude souvent fiévreuse au sujet des sentiments du public? Exclure les amateurs, cela est bon lorsqu'on n'a pas d'autre moyen de leur répliquer; mais, quand il faudra poser des principes et reconnaitre que tout art digne de ce nom est essentiellement l'art d'un peuple entier, M. Violletle-Duc lui-même, moins précccupé de ses contradicteurs, répétera ce qu'il disait, à l'article Goût de son Dictionnaire raisonné : « On considère, en général, parmi les artistes, les amateurs comme un fléau, comme des usurpateurs dont l'influence est pernicieuse. Non-seulement vous ne partageons pas cette opinion, mais nous croyons que si le goût tient encore une place en France, c'est principalement au public que nous devons cet avantage. » Puisque l'évidence force les architectes à tenir compte des jugements des amateurs quand il s'agit d'art pur, à combien plus forte raison doivent-ils, ces amateurs, efficacement intervenir dans une restauration où l'art entre à peine pour moitié, où souvent il n'entre presque pas du tout, puisque ces amateurs ont seuls, bien souvent, la connaissance de l'archéologie locale! Quand on accuse ces amateurs de vouloir une reproduction sans critique ni examen de formes vicieuses, il faut bien s'entendre. S'il s'agit de critique d'art et de formes vicieuses au point de vue esthétique, oui, nous voulons absolument cette reproduction. Aussi blâmons-nous ce passage du rapport où les arcsboutants nouveaux sont recommandés comme « satisfaisants pour la raison et pour l'ail » et devant à ce titre remplacer les arcs - boutants du xin siècle, « structure irrationnelle, mal faite, hors de proportion avec l'objet, et d'un effet pitoyable. »

a L'histoire et la science, dit M. Leroy-Beaulieu, ont

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