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une vaste place d'armes pouvant contenir une petite armée et permettant de franchir l'Epte à tout moment. Neaufle et les châteaux de Dangu ne furent plus que les satellites de la nouvelle forteresse. Plus bas, sur l'Epte, sur un coteau dominant le passage de la voie romaine de Paris à Rouen, Guillaume le Roux traça l'enceinte moins vaste de Château-sur-Epte, longtemps appelé Châteauneuf. En descendant la rivière, on trouvait Baudemont et Gasny. En arrière de cette forte ligne, il y avait encore les châteaux d'Etrepagny, Gamaches, Haqueville et Ecos. Henri II ajouta des tours de flanquement à l'enceinte circulaire de Gisors el augmenta beaucoup la force de cette place.

Du côté de la France, le château de Chaumont-enVexin s'élevait en face de Gisors et contrebalançait son influence. C'était également une vaste enceinte circulaire placée au sommet d'un mamelon isolé de la vallée du Troene. Trie, Chambors, Courcelles, Boury, formaient autour de Chaumont une ceinture de postes avancés surveillant le passage de l'Epte et les châteaux de la rive normande. Plus bas, Saint-Clair-sur-Epte surveillait Châteauneuf et gardait, avec Magny, la grande route de Paris. Sur la rive droite de la Seine s'élevaient la RocheGuyon et Vétheuil, et plus en arrière Meulan.

En 1097, Robert, comte de Meulan, et Guy, seigneur de la Roche-Guyon, ayant livré leurs châteaux à Guillaume le Roux, ce prince put faire le siège de Chaumont et ravager le Vexin jusqu'à l'Oise. Cette rivière importante, défendue par Conflans-Sainte-Honorine, qui commandait également la Seine, Pontoise, l'Ile-Adam, Beaumont et Chambly, formait une seconde ligne de défense presque impossible à forcer. Lorsqu'au contraire, soit par traité, soit par conquête, Gisors et le Vexin normand étaient réunis

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à la France, la frontière de la Normandie reportée à la vallée de l’Andelle, peu éloignée de Rouen, devenait difficile à défendre, malgré les nombreux châteaux accumulés sur les rives de cette petite rivière; Pistres, PontSaint-Pierre, Radepont, le plus fort de tous et qui coûta deux mois de siége à Philippe-Auguste ; Noyers-sur Andelle, maintenant Charleval, et Lyons-la-Forêt.

Ce fut pour parer à ce danger qu'après la perte de Gisors, le roi Richard construisit, en un an, la forteresse de Château-Gaillard, une des constructions les plus remarquables de la féodalité. MM. Deville, Brossard de Ruville et Viollet-le-Duc ont décrit avec soin ce château, et raconté, d'après Guillaume le Breton, le siége mémorable qui le fit tomber aux mains de Philippe-Auguste. Ils ont signalé avec raison toute la science d'ingénieur que le roi Richard avait montré dans le choix de cette position et dans la disposition des défenses, comme les grands talents militaires que Philippe-Auguste dut déployer pour s'en rendre maitre. Une fois Château-Gaillard tombé , la conquête de la Normandie ne fut plus qu'une affaire de temps. Au nord de Gisors, les rives de l'Epte étaient défendues par Neufmarché, construit par Henri ler, et par Gournay, et aux sources de cette rivière par les châteaux de Forges et de la Ferté-en-Bray ou Ferté-Saint-Samson. Les principales forteresses de Beauvoisis étaient Gerberoi, Milly et Villetertre.

Frontière de Ponthieu.- Dans le bassin de la Manche, la petite rivière de Bresle terminait, par un arc d'environ soixante-dix kilomètres, le périmètre des frontières de la Normandie, en séparant cette province de Ponthieu et du comté d'Amiens. De ce côte, la frontière n'a pas varié. Aumale et Eu, deux places de première importance, étaient placées sur la Bresle, et entre elles Blangy et quelques châteaux secondaires. Dans les environs d’Aumale et dans les communes de Conteville, Illois et Ronchois, on retrouve les longs fossés dits Fossés-le-Roi , analogues aux tranchées du même nom que nous avons signalées autour de Verneuil. On peut attribuer ce complément des fortifications de la frontière à Henri II, qui a fait creuser ceux des bords de l'Avre. En arrière de la vallée de la Bresle, le pays était coupé par les vallées parallèles de l'Yères, où s'élevait le château de Grandcourt; de l'Aulne, dont le château de Mortemer défendait le passage; et enfin de la Béthune, sur laquelle se trouvaient les places importantes de Dieppe, d'Arques, de Neufchâtel, autrefois Driencourt; et enfin de Gaillefontaine, qui donnait la main aux forteresses de la vallée de l'Epte.

Le Ponthieu opposait à cette forte chaîne de non moins nombreux châteaux. Ault, Gamaches, Senarpont étaient situés sur la Bresle. Le passage de la Somme était défendu par Saint-Valéry-sur-Somme, la Ferté-en-Ponthieu et Abbeville. Autour de ces places, un certain nombre de mottes sans noms leur ont servi d'avant-postes. Dans le comté d'Amiens on peut citer, outre cette ville, les chåteaux de Piquigny, Boves, Poix, Conty, etc.

III.

Après avoir terminé la rapide énumération des châteaux qui défendaient les frontières de la Normandie et de ceux qui leur étaient opposés, il resterait à déterminer les caractères qui les différer.cient les uns des autres et distinguent les châteaux normands de ceux des provinces voisines. Mais je suis forcé d'avouer que jusqu'ici mes recherches sur ce sujet ont eu peu de succès. Les quelques

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observations que je vais vous soumettre n'ont ni l'étendue ni la précision que j'aurais voulu leur donner. Là encore, je dois me borner à signaler une lacune dans l'archéologie militaire, sans pouvoir prétendre la combler. L'architecture des châteaux féodaux a,

dans notre pays, trois origines distinctes. C'est d'abord l'oppidum gaulois avec son enceinte irrégulière de murs au sommet d'une colline abrupte. Un mémoire de M. Castagné, lu au Congrès archéologique tenu à Toulouse en 1874, a jeté beaucoup de jour sur ces constructions. Ce genre de forteresse, qui a plus d'un rapport avec les acropoles de la Grèce et de l'Italie, est propre aux pays de montagne et y a toujours été employé. Les chåteaux construits d'après cette tradition, et dont Falaise et Domfront me paraissent de bons types pour la Normandie, sont en général trèsirréguliers et peu faciles à classer.

La seconde (radition est celle des peuples habitant les plaines. Les enceintes derrière lesquelles ils s'abritaient, consistaient en un rempart circulaire défendu par un fossé et une palissade, et ayant souvent une motte à l'intérieur. Le plus bel exemple que l'on en puisse citer est l'ancienne place de refuge des Catalauni, située à dix kilomètres de Chalons-sur-Marne, qui était la place de commerce du même peuple. Cette enceinte circulaire, qui renfernie vingt-trois hectares et est parfaitement conservée, porte à tort le nom de camp d'Attila. Tous les châteaux nommés la Haye, comme la Haye-Pesnel et vingt autres en Normandie, tous les Plessis, doivent avoir pour origine une enceinte palis:adée. Je crois retrouver cette tradition, qui régna seule en Normandie pendant les premiers temps, dans la forme circulaire donnée aux enceintes de Gisors, Dangu, Château-sur-Epte, Mortagne, etc. Il ne faudrait cependant pas en faire un caractère spécial aux châteaux XLII SESSION.

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normands, puisqu'il se retrouve à Chaumont-en-Vexia, å Nogent-le-Rotrou, à Fréteval et dans toutes les provinces de France. Il serait également très difficile de différencier les nombreuses mottes de la Normandie, de celles que l'on trouve dans le reste de la France.

Enfin, la troisième source de l'architecture féodale est la tradition romaine transmise par les remparts des cités épiscopales. L'enceinte de ces villes était généralement rectangulaire et défendue par de nombreuses tours rondes. Abandonnée jusqu'au XIe siècle, au moins dans le nord de la France, cette tradition reprit alors de plus en plus faveur. Henri II fortifia par des tours les murailles de Gisors; Richard Cour de Lion en munit les remparts de Château-Gaillard, enfin tous les châteaux construits par Philippe-Auguste sont sur plan rectangulaire et flanqués de tours rondes. Le château de Dourdan peut être cité comme un exemple à datcertaine (1220), très-bien conservé et très-peu modifié par des travaux ultérieurs. Ce modèle fut suivi avec peu de changements dans les grands châteaux des siècles suivants, comme Coucy, Pierrefonds, la Bastille de Paris, etc. La tradition romaine n'a eu qu'une faible influence dans la construction des châteaux normands antérieurs à la conquête de Philippe Auguste. Je crois voir la même tradition dans tous les camps dont le plan est un rectangle, et, par exemple, dans le fameux château du Puiset, qui n'était qu'un vaste camp posé, au commencement du xie siècle, au milieu des vastes plaines de la Beauce.

Un caractère beaucoup plus appréciable que le plan général d'un château est la forme de son donjon. Chaque forteresse féodale renfermait dans son enceinte une partie plus forte, dominant les autres défenses, en étant souvent indépendante et pouvant servir de refuge lorsque celles-ci

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