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exemple, hésiter quelquefois devant l'interprétation d'une figure qui, tantôt joue le rôle d'un symbole mystique, tantôt ne représente plus qu'un simple motif de décoration. Sans aucun doute, les contemporains ne s'y trompaient point, mais, à une grande distance, la distinction qu'ils faisaient tout naturellement devient pour nous d'une extrême difficulté.

Quoi qu'il en soit, on peut aftirmer grandement que les arts plastiques, qu'ils déploient sous nos yeux de grandes masses ou se bornent uniquement à des combinaisons de lignes, à la reproduction de formes empruntées au monde de la vie, de l'homme au végétal, ne sont aucunement inférieures aux compositions littéraires même les plus vantées, aux plus magnifiques chefs-d'æuvre de l'éloquence et de la poésie, dans l'expression sincère et et spontanée du génie d'un peuple, de ses pensées et de ses sentiments. Ils ont encore l'immense avantage de parler à notre intelligence plus que toute autre manifestation de l'esprit humain, par la facilité avec laquelle ils évoquent une civilisation éteinte et donnent aux notions léguées par l'écriture un corps et une assiette qui leur font trop souvent défaut. Puis, comme notre affection pour chaque chose, comme le dévouement que nous lui portons est en proportion de la connaissance que nous en avons acquise, il en résulte que l'archéologie, et ce n'est pas là son moindre mérite, est l'un des agents les plus puissants de patriotisme, celui que mettent en mouvement tous les peuples qui, après avoir eu un passé glorieux, sont profondément désireux de reprendre la place qu'ils occupaient jadis.

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Cette allocution terminée, M. Palustre fait remarquer sur le bureau les épreuves des Souvenirs du vieux Rouen, album de douze photographies, offert à la Société par M. Schneider, libraire à Rouen. Il fait également passer sous les yeux de l'assemblée une héliogravure de la statue de M. de Caumont, qui doit être inaugurée à Bayeux le 15 juillet prochain; il invite les membres présents à se rendre à cette cérémonie, vraie fete de famille pour tous les membres des sociétés créées par notre illustre et regretté directeur.

La parole est ensuite donnée à M. de Dion pour la lecture d'un travail sur la première question ; « Étudier les châteaux féoduux des frontières de la Normandie et plus particulièrement ceux du Vexin. )

Étude sur les châteaux féodaux des fron

tières de la Normandie, par Adolphe de Dion.

MESSIEURS,

Si la Normandie est surtout le pays des belles églises, elle offre aussi de nombreux et importants monuments de l'architecture militaire au moyen âge. On y trouve des retranchements, des oppidums et des camps de toutes les époques; les mottes y sont nombreuses; d'imposants donjons se dressent au sommet de ses rochers; enfin des châteaux de premier ordre, Domfront, Falaise, Gisors, ChâteauGaillard et plusieurs autres, peuvent soutenir la comparaison avec les forteresses féodales qui font l'orgueil des provinces voisines.

Ces châteaux sont généralement assez connus. Sans parler de plusieurs archéologues distingués qui ont décrit les principaux d'entre eux, notre regretté maitre, M. de

Caumont, a fait connaitre dans ses ouvrages les caractères généraux de leur architecture. Mais, même après eux, il reste beaucoup à découvrir dans cette partie de l'archéologie, et plus d'une lacune est encore à combler. La plus fàcheuse erreur serait de croire que tout a été dit sur les châteaux forts de la Normandie, et que sur ce point la science est faite et finie. Là, comme ailleurs, qui n'avance

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pas, recule.

Je voudrais aujourd'hui, en signalant quelques lacunes dans l'archéologie militaire de la féodalité, exciter le zèle des chercheurs de votre beau pays. J'ai l'espoir que quelques-uns d'entre vous, portant sur ce sujet leur talent d'investigation, feront faire à cette partie de la science les progrès que je ne puis qu'indiquer.

Permettez-moi, Messieurs, d'exprimer le désir que des archéologues normands, connaissant à fond les nombreux châteaux du pays, et mieux au fait que je ne puis l'être de l'histoire de la province, entreprennent : de nous faire connaître la législation de la Normandie au sujet des châteaux forts; de décrire pour chaque frontière l'ensemble des retranchements opposés à l'ennemi et la manière dont ces points fortifiés se reliaient entre eux et gardaient les routes principales; enfin de déterminer les caractères qui distinguent les châteaux normands de ceux qui leur étaient opposés sur l'autre rive de la Bresle, de l’Epte ou de l'Avre. Vous m'excuserez de traiter brièvement ces trois points, dont chacun demanderait une étude spéciale et développée.

I

Le caractère propre du château féodal et ce qui le distingue surtout des forteresses des autres époques, c'est XLII SESSION.

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penser ainsi.

d'être une demeure fortifiée noir moins qu'une défense pour le pays. Il s'agissait pour le baron qui le construisait, non-seulement d'élever une barrière contre les invasions de l'ennemi, mais encore de se mettre à l'abri des insultes de ses voisins, ou de la révolte de ses propres vassaux. Ce caractère de forteresse privée a fait généralement admettre que chacun se fortifiait à sa guise, construisant là où il lui plaisait un château aussi important que le lui permettaient les ressources dont il pouvait disposer. Ce serait une erreur de

Le moyen âge français fut sans doute une époque trèstourmentée, pleine de troubles et de guerres; mais la féodalité, loin d'être un état d'anarchie, était un système fortement constitué, réglant avec rigueur les rapports du supérieur avec ses inférieurs et de ses derniers entre eux. C'est cette organisation toute militaire qui a fait le succès de la féodalité lorsqu'il s'agissait d'échapper à l'anarchie, de résister à l'invasion étrangère, et de constituer la nationalité; mais c'est aussi cette réglementation rigoureuse, qui, ces résultats obtenus, et n'ayant plus la même raison d'être, a fait obstacle à d'autres progrès ultérieurs, et a attiré à la féodalité de si nombreux ennemis.

Il y avait des règles précises, imposées par la coutume, pour la fortification des demeures particulières, pour la fondation des nouveaux châteaux et pour l'agrandissement des anciens. Lorsque le souverain était puissant et respecté, ces règles étaient maintenues avec rigueur; mais sous les prioces faibles, pendant les minorités, et lorsque deux prétendants se disputaient le trône, elles étaient éludées ou ouvertement violées. Ce sont ces troubles fréquents, ces infractions répétées aux coutumes féodales, qui rendent la législation relative aux châteaux si difficile à étudier.

Pour nous renfermer dans l'histoire de la Normandie, ce pays ne possédait, au xe siècle, qu'un petit nombre de points fortifiés. Les villes épiscopales étaient ceintes de murailles, et, çà et là, on trouvait quelques retranchements élevés à la hâte et n'ayant servi que temporairement; nulle part il n'y avait un ensemble de fortifications pour couvrir la frontière. La preuve s'en trouve dans les guerres de cette époque. Lorsque Rollon ou le duc Richard ser entraient dans les terres des comtes de Blois, ils n'étaient arrêtés que par les remparts de la cité de Chartres; et lorsqu'à leur tour ceux-ci ou le roi de France envahissaient la Normandie, c'était pour assiéger de suite Rouen ou Évreux.

Au commencement du xie siècle, Richard II construisit plusieurs châteaux pour la défense de son duché. Domfront devait s'opposer aux invasions angevines, la forteresse d'Alençon menacer le Maine et Tillières-sur-Avre, couvrir l'Evrecin. Peu de vassaux obtinrent l'autorisation d'élever des châteaux dans l'intérieur du pays. Mais pendant les troubles qui signalèrent la minorité de Guillaume le Bâtard, d'une part les principaux vassaux, cherchant à se rendre indépendants, fortifièrent de leur mieux leurs habitations; de l'autre, les châtelains des châteaux ducaux agirent comme s'ils en étaient les propriétaires. C'est de cette époque que datent la plupart des mottes et des enceintes de fo:sés, répandues dans l'intérieur de la province et ne pouvant servir à la défense des frontières.

Lorsque Guillaume fut resté le maître à force d'habileté et de courage, après surtout que la conquête de l’Angleterre lui eut permis de changer le surnom de Bâtard en celui de Conquérant, il s'attacha, d'une part, à diminuer l'importance des châteaux de l'intérieur ou à les mettre dans sa main, de l'autre, à multiplier les places frontières

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