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vrir son corps de tout ce qu'il trouva sous sa main. Singulier contraste, soit dit en passant, entre lui et tous les autres êtres vivants, qui ne supportent rien volontairement de ce qui pourrait cacher leurs formes naturelles, tandis que chez nous, au contraire, le besoin de couvrir notre corps est tellement instinctif, que les peuplades les plus sauvages suppléent aux vêtements qui leur manquent par de bizarres tatouages, qui ont au moins à leurs yeux le précieux avantage de les défigurer.

En préférant la recherche des choses au bonheur qui lui était offert, l'homme s'est accoutumé à méditer sur la nature des objets qu'il avait sous les yeux; et par la faculté de conclure et de s'élever du connu à la perception de l'inconnu, la terre devint son domaine, à la condition, ainsi que je viens de le dire, de travailler sans cesse à transformer ses produits pour les approprier à son usage. Il avait reçu l'instinct intellectuel de la propriété : par là il fut amené à fonder la première société, à la soumettre à des lois, à lui imposer des devoirs. En voyant combien de choses échappaient à ses travaux, à son pouvoir, et combien les révolutions atmosphériques et célestes avaient ou semblaient avoir de l'influence sur lui-même, il fut naturellement conduit à penser qu'il y avait un être supérieur à lui, duquel devait dépendre sa destinée. De là le sentiment, l'instinct religieux; de là l'origine des cultes. A cette première sentence : « Tu travailleras la terre à la sueur de ton front, o la Genèse en ajoute une seconde : Tu mourras de la mort. C'est-à-dire, seul entre tous les êtres doués de la vie, tu verras approcher la mort avec une sorte d'effroi mortel, et ton imagination ne pouvant soutenir la pensée d'un anéantissement absolu, tu te persuaderas que ceux qui quittent cette terre avant toi, passent à un autre genre d'existence. De là ton respect pour leur dépouille mortelle ; respect universel, que ressentent les peuples les plus éloignés de notre civilisation.

Grâce à ce culte pour la mémoire des morts, l'homme a cherché les moyens d'arracher à l'action du temps les restes vénérés de ses semblables : il a ouvert la terre, il a ménagé pour eux des asiles impénétrables à l'action destructive des siècles ; il a par là laissé, de lui-même et de son passage sur la terre, un témoignage incontestable, que nous retrouvons dans les grottes si heureusement devinées, si habilement découvertes et si bien décrites par le jeune savant dont la noble famille nous accueille aujourd'hui avec tant de sympathie, de grâce et de cordialité.

De vifs applaudissements accueillent les dernières paroles de M. Paulin Pâris, que M. le président remercie au nom de la Société, pour le concours qu'il a bien voulu apporter à la séance de ce jour. Puis M. Aubrion rend compte de ses découvertes en ces termes :

MESSIEURS,

En annonçant à la Société Académique de Châlons la découverte d'un atelier préhistorique dans les plaines de la Villeneuve-lez-Charleville, j'avais établi, dès l'année dernière, qu'à côté des pierres polies qu'on y trouvait en grande quantité, on rencontrait des silex taillés. Depuis cette époque, j'ai exploré de nouveau cet atelier, j'ai multiplié mes recherches dans le canton de Montmirail et je viens aujourd'hui vous en faire connaître le résultat.

Je ne dirai rien de la pierre polie. Vous comprendrez ma réserve, Messieurs; ne serait-ce pas, en effet, une étrange témérité après l'excursion de ce matin, après avoir visité les riches collections de ce château où la fortune se met si noblement au service de la science, après les travaux si complets et si remarquables de M. Joseph de Baye et de l'honorable président de la Société d'Agriculture de la Marne, ne serait-ce pas plus qu'une témérité de venir parler de cette question, à la solution de laquelle nous ne pourrions apporter aucun élément nouveau ?

Vous me permettrez cependant, Messieurs, de vous dire quelques mots d'une pierre que j'ai trouvée à l'extrémité du canton, auprès du roc de Bonneval, et qui, par sa forme particulière, me semble mériter une mention spéciale.

Vous le voyez, cette pierre représente assez fidèlement un pied humain ou mieux encore une forme de cordonnier. Elle porte des traces irrécusables du travail de l'homme, et l'excavation polie que l'on rencontre sur l'un de ses côtés, a sans doute l'intention de rappeler la concavité de la face interne de notre pied.

Quelle était la destination de cette pierre ? Dans quel but a-t-elle été ainsi taillée ? Toutes les hypothèses sont permises, depuis celle qui y verrait l'ouvre d'un de ces sculpteurs, dont M. Boucher de Perthes a pu dire a que le premier qui frappa un caillou contre un autre, pour en régulariser la forme, donnait le premier coup de ciseau qui a fait la Minerve et tous les marbres du Parthénon », jusqu'à celle qui n'y verrait qu'un artisan antique, utilisant une pierre d'une forme appropriée pour y étendre la peau avec laquelle il se fabriquait des chaussures.

Mais j'ai hâte, Messieurs, d'arriver à l'objet principal de ma communication, c'est-à-dire à l'étude des silex taillés trouvés dans la vallée du Petit-Morin. C'est sur la rive gauche de cette petite rivière, depuis Carfélix jusqu'à

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Baissy et en remontant vers la Pomme-Rose et la Charmotte, que l'on rencontre surtout les silex taillés; en avançant davantage sur le plateau de La Villeneuve, op trouve plutôt des silex polis. Peut-on nettement délimiter ces ateliers ? Je ne le crois pas. Sans doute, il y a plus de pierres taillées à Baissy, plus de pierres polies à la Villeneuve, mais à la Pomme-Rose, point intermédiaire où l'on ne trouve guère que des haches, on en recueille de polies et de grossières, et cela dans les mêmes terrains, presque dans les mêmes champs.

Quoi qu'il en soit, il nous parait évident que simultanément ou successivement, les ateliers de la rive gauche du Petit-Morin ont été occupés par des peuples primitifs taillant la pierre et par d'autres la polissant.

Je ne veux pas m'étendre sur les caractères particuliers des silex taillés trouvés par moi, je me contenterai de vous indiquer sommairement leur forme générale, leur nature et leur destination. Tous ces instruments, et j'insiste sur ce fait qui me parait très-important, sont d'un silex grossier, d'une teinte blanche, veinée de rouge et qui n'a jamais servi, au moins dans notre contrée, à la confection des outils polis; ces silex sont d'une résistance médiocre et se brisent assez facilement sous le choc des marteaux ; ils sont presque toujours recouverts de dendrites brunâtres.

Le plus souvent ils sont taillés en formes de haches; cependant on trouve des couteaux, des têtes de lance, des grattoirs, etc... Un objet des plus remarquables est le casse-tête que j'ai l'honneur de vous présenter.

Mais ce qui donne à ces instruments leur véritable caractère, c'est que, suivant l'expression de Boucher de Perthes, ils sont bien à la main, et que la plupart présentent des encoches pour recevoir les doigts et donner à la main qui les saisit une prise solide.

II

y a donc là un fait intentionnel bien évident et l'on ne saurait considérer ces silex comme des ébauches destinées à être polies. Ce sont des instruments complets, terminés, mais qui annoncent une habileté moins grande de l'ouvrier, une civilisation moins avancée pour la peuplade.

J'ai dit que les haches étaient plus nombreuses: viennent ensuite les éclats en forme de têtes de lance; voici quelques couteaux, un grattoir où l'on retrouve très-nettes les encoches dont je parlais tout à l'heure, un ciseau, etc... Je ne vous présente que quelques spécimens de ces objets, mais on les trouve par centaines dans les endroits que j'ai indiqués et dont le tracé ci-joint vous montre bien l'emplacement exact.

Pour ne rien omettre de ce qui a trait à la pierre taillée, j'ajouterai que dans les environs du Clos-le-Roy, on a trouvé quelques haches du type de Saint-Acheul. En voici une.

Tels sont les faits, Messieurs, mais quelle est leur interprétation?

S'il m'était permis de hasarder une opinion, partant de cette donnée si importante que les instruments taillés sont tous faits du silex du pays, tandis que beaucoup d'instruments en pierre polie sont fabriqués avec des matériaux étrangers à nos contrées, je serais porté à croire que les premiers ont été les outils de la population primitive, tandis que les seconds auraient été apportés par ces hordes germaniques, les Kymris, par exemple, qui voyaient déjà, il y a trente siècles, dans notre chère patrie, une proie à conquérir et à exploiter.

Mais je n'insiste pas, Messieurs, c'est à vous qu'il appartient d'examiner les faits que je viens de vous signaler et de leur donner leur véritable signification; de pro

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