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jours, et dès l'origine elle établit une séparation tranchée entre la nature de l'homme et celle de toutes les autres espèces vivantes. C'est pour l'homme seul, en effet, que s'est ouvert le grand livre de la nature, c'est-à-dire de toutes les choses nées et à naitre. Dès ses premiers pas dans le monde, il en a lu des pages; il a graduellement avancé dans cette lecture, et si je ne craignais de trop blesser l'orgueil contemporain, je dirais qu'il nous reste encore beaucoup de feuillets à déchiffrer.

Un des premiers résultats de cette lecture fut assurément la découverte de l'art d'entretenir, allumer et éteindre le feu. La plupart des animaux se rapprochent volontiers du feu, et paraissent souffrir quand ils le voient s'éteindre; cependant, aucun d'eux, même en dépit de l'exemple que nous leur donnons, ne s'est élevé à la compréhension des moyens d'allumer et d'entretenir ce bienfaisant phénomène.

C'est que l'homme seul a reçu la faculté de penser, et bien plus, c'est qu'il ne peut subsister que par l'exercice de cette pensée mise constamment à l'épreuve. Les productions de la terre, telles qu'elles sont, suffisent à la vie des autres espèces. Pour entretenir la sienne, l'homme est contraint de transformer ces produits et de les façonner à son usage. Il n'est pas bien prouvé que l'épi ait cru de lui-même dans un seul coin de terre; mais il est bien prouvé que le génie de l'homme en a rendu la culture universelle, qu'il a dû creuser, retourner, labourer le sol, tirer de l'épi le grain de blé, le réduire en poudre, le pétrir et le soumettre à l'action du feu avant de le transformer en pain. Les forêts abondaient en fruits amers ou insipides; il a dû greffer les arbres pour en tirer des fruits doux et savoureux. Il s'est nourri de la chair des animaux, mais après l'avoir lavée, purifiée, brûlée, assaisonnée. En XLII SESSION.

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un mot, en ne considérant les productions de la terre que dans ses rapports avec l'usage que les hommes en peuvent faire, on a droit de poser un axiome absolument contraire à celui de J.-J. Rousseau et de dire : Tout est brut en sortant des mains de la nature, tout s'améliore entre les mains des hommes.

Les branches des arbres, durcies au feu et taillées en forme d'arcs et de massues, les os des quadrupèdes et les cailloux affilés doivent avoir été les premières armes de l'homme. Samson et l'antique Hercule, symbole du premier état de la civilisation, n'ont d'autres vêtements qu'une peau de lion, d'autres armes qu'une massue et des flèches. Ces armes leur ont suffi pour éloigner ou frapper les animaux carnassiers et les ennemis qu'ils rencontraient parmi leurs semblables. Or, pour apprendre à résister et à triompher de tant d'adversaires, il a fallu tout autant d'invention, de courage et d'adresse, que peuvent en développer les générations les plus rapprochées de la nôtre.

a L'homme, a dit Pascal, n'est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant;» comme tel, il domine tous les ètres de la création. Dès le premier jour de son avenement dans le monde, il a dů, coinme aujourd'hui, exercer l'intelligence qui lui était donnée, étendre au besoin le cercle de ses observations; le trouble individuel introduit dans ses organes sensuels a pu se répandre jusque dans l'exercice de cette intelligence, mais ce trouble n'a pu l'anéantir. Elle a germé, elle est dans l'enfant au berceau, avant qu'il n'ait les moyens d'en exprimer la présence, et elle existe chez lui comme chez les plus beaux génies dont l'humanité s'honore.

Il ne faut donc pas juger en dernier ressort l'état moral et intellectuel de la société primitive sur le peu

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d'indices et d'objets que nous en ont conservé des siècles de siècles : la marche du temps, que rien n'arrête, a entrainé dans l'abime de l'oubli les vêtements, les instruments de culture et d'alimentation, les autels, les temples, les édifices qu'elle a pu élever. Tout ce qu'elle avait assis sur la surface du sol a été dispersé, détruit, consumé : dironsnous que rien de tout cela n'a existé, parce que rien de tout cela n'est venu et n'a pu venir jusqu'à nous ?

Pour moi, je crois que dès ces époques primitives il y eut des orateurs, des chantres, des musiciens, des poëtes, des architectes, des statuaires et des peintres, et, dans un autre ordre d'idées, des personnages honorés pour leurs grandes qualités, détestés en raison de leurs méfaits. Je crois qu'il y eut dès lors un certain esprit de famille, et qu'on aimait jadis comme on aime aujourd'hui ; qu'on concevait un idéal de bien et de beau, de mal et de laid, de juste et d'injuste, d’utile ou d'opposé conforme à l'intérêt général. Et pourquoi, ne pouvant dénier à nos premiers ancêtres l'intelligence, la faculté d'observer et de comparer, serions-nous tentés de leur refuser les naturelles et immé. diates conséquences de ces facultés ? L'antiquité connue ne pouvant remonter jusqu'aux premiers des fondements de la société humaine faisait honneur aux dieux de l'invention de l'agriculture, de la navigation, de la métallurgie, de la poésie, de la musique et de la statuaire; mais c'est en créant l'espèce humaine que les dieux avaient établi ces bases et ces résultats de la société. La jeune Dibutadis, disent encore les anciens, trouva l'art de peindre en essayant de conserver, sur une surface plate, les traits de son amant. J'admets la légende, mais à la condition d'ajouter que Dibutadis fut contemporaine des premiers âges de l'humanité.

Nous ne voyons pas d'ailleurs que pour le développe

ment de toutes les facultés de l'imagination et de l'intelligence, les hommes aient été forcés d'attendre la connaissance plus complète des lois qui régissent la nature. Chose singulière même, il semble que ces belles découvertes graduelles n'aient pas eu la moindre influence sur le développement de leur imagination et l'expression de leurs facultés intellectuelles. Assurément, nous avons aujourd'hui, dans le siècle des chemins de fer et du télégraphe électrique, beaucoup de talent, d'esprit et d'imagination; nous parlons, nous écrivons tous, principalement ceux devant qui j'ai l'honneur de parler, avec une éloquence, une perfection des plus incontestables; cependant je ne pense pas que nul de nous ait la prétention d'avoir plus de talent, d'esprit et d'imagination que les contemporains d'Horace, d’Aristophane ou de Démosthènes. Avant Démosthènes même, il y eut de grands orateurs, avant Aristote de grands philosophes, avant Homère de grands poëtes. Vicere fortes ante Agamemnon, dit Horace, et avant Hélène, il y eut de nombreuses querelles, dont l'amour fut l'occasion ou la cause. Or, dans les siècles qui produisirent tant de grandes cuvres ou tant de beaux génies, on n'avait aucune idée de la boussole, de l'imprimerie, de la poudre à canon. On n'ose assurer même que les héros d'Homère, Homère lui-même, aient connu cet art ingénieux de peindre la parole et de parler aux yeux, qu'on nomme en prose l'écriture. Et cependant, quels monuments plus grandioses que les palais de Ninive et de Persépolis, les nécropoles des rois d'Égypte, les temples de Thèbes et les tours de Babylone ? Si l'lliade n'avait pas été conservée, si nous n'avions pas exhumé de terre les inonuments de l'architecture assyrienne, aurions-nous le droit de refuser aux Assyriens et aux Grecs l'honneur de les avoir produits ? Gardons, Messieurs, la même réserve pour ce qui touche à l'état de civilisation des siècles antérieurs aux dynasties assyriennes et indiennes. Ne jugeons pas de ces temps primitifs d'après l'infiniment petit nombre des objets que nous en avons retrouvé. Car ces premières générations, eussent-elles fait toutes les découvertes successives dont l'humanité se glorifie aujourd'hui, les moyens de transmission intellectuelle leur ayant manqué, nous ne pouvons pas le constater. Elles n'ont pas eu besoin d'attendre la fabrication du fer pour savoir attaquer et se défendre; le mot latin de la monnaie, pecunia, prouve qu'il y eut des moyens d'échange avant l'emploi des métaux au même usage. La fable de Saturne dévorant tous ses enfants à mesure qu'il les produisait et ne trouvant que des pierres à l'épreuve de ses terribles dents, nous dit admirablement comment de tous les objets que les premiers hommes ont façonnés, de tous les monuments qu'ils ont érigés, de tous les arts qu'ils ont inventés et pratiqués, temples, palais, maisons, statues, peintures, instruments de musique, chars et vêtements, il ne nous reste que quelques excavations, quelques pierres affilées, quelques ossements travaillés.

Écoutons ici ce que nous dit le plus ancien, le plus adınirable des livres, la Genèse : Le premier homme, libre de choisir entre le bonheur et la science, a préféré cette dernière : il osa ravir ses fruits à l'arbre de la science du bien et du mal, dans l'espoir de se rapprocher ainsi de la nature des dieux. Peut-être le poëte a-t-il eu raison de dire de lui :

Quæsivit cælo lucem, ingemuitque reperta.

Quoi qu'il en ait été, il subit les conséquences de son choix. D'abord, il s'aperçut qu'il était nu, et s'empressa de cou

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