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AVANT-PROPOS DE L'ÉDITION DB 1839

Dans l'absence à peu près complète d'ouvrages propres à servir de guide aux personnes qui sont attirées vers l'étude des monuments de l'art chrétien, on a cru pouvoir, sans trop de présomption, recueillir divers fragments dictés par l'amour de ces trésors de l'antique foi, le désir de les conserver, et l'espoir de les voir un jour inspirer des euvres qui renoueront la chaîne des bonnes et saintes traditions. Loin de nous la pensée d'avoir voulu combler, même en partie, la lacune si déplorable que laisse, dans notre éducation religieuse, historique et littéraire, le manque de traités complets sur les diverses branches de l'esthétique chrétienne. Notre seule ambition est de pouvoir offrir quelques idées catholiques et quelques faits nouveaux, résultant d'études assez approfondies sur ces objets, aux membres du clergé qui pourront se trouver chargés de la conservation ou de la construction d'édifices religieux, comme aussi aux jeunes gens qui manqueraient d'occasion pour s'instruire dans les contrées ou les livres de l'étranger.

Ayant longtemps éprouvé le besoin de quelques indications spéciales sur les produits de l'art, inspirés par la pensée catholique, dans le pays qui est le but de la plupart des voyageurs, nous avons en outre dressé, d'après nos observations personnelles, un tableau des principales cuvres des peintres italiens qui ont devancé ou combattu l'envahissement du paganisme dans l'art et dans la société, commencé sous Laurent de Médicis, et achevé sous Louis XIV.

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Vous devez me permettre, Monsieur, de mettre sous la protection de votre nom mes insignifiants efforts en faveur d'une cause dont vous avez fait depuis longtemps la vôtre. Comment, en effet, s'occuper de notre art national, de nos monuments historiques, des sublimes débris de notre passé, sans songer tout d'abord à vous, qui, le premier en France, vous êtes constitué le champion de cette cause ? Vous êtes descendu encore enfant dans l'arène pour elle, et depuis quatorze ans, depuis votre ode sur la Bande noire jusqu'aux pages indignées qui ont marqué d'un ineffaçable ridicule le vandalisme officiel et municipal de nos jours, vous avez lutté pour elle sans fléchir; vous l'avez prise toute petite, et elle a grandi entre vos mains; vous l'avez parée de votre talent, et dotée de votre popularité. La voilà qui prend aujourjourd'hui son essor; la voilà qui fait battre une foule de jeunes et nobles cœurs; la voilà qui s'intronise dans toutes les véritables intelligences d'artistes. Si la victoire lui reste un jour, vous ne serez point oublié, Monsieur, votre mé;

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· Insérée dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1833.

Voyez, dans la livraison du 1er mars 1832 de la Revue des Deux Mondes, l'article intitulé : Guerre aus démolisseurs.

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moire sera toujours bénie par ceux qui ont voué un culte à l'histoire et aux souvenirs de la patrie; et la postérité inscrira parmi vos plus belles gloires celle d'avoir le premier déployé un drapeau qui pût rallier toutes les âmes jalouses de sauver les monuments de l'ancienne France.

Vous ne voulez pas combattre seul, je le sais; vous ne dédaignez aucun auxiliaire; vous ne demandez pas mieux, dans cette æuvre grande et sainte, que de vous associer les plus obscurs, les plus maladroits travailleurs : vous ne demandez que de l'indignation contre les barbares, de l'amour pour le passé. Je me présente à vous avec ces deux conditions. Des voyages entrepris dans un but tout à fait étranger à l'art m'ont fait découvrir des attentats contre lui dont je frémis encore, et que j'ai hâte de livrer à la publicité. En ce qui touche à l'art, je n'ai la prétention de rien savoir, je n'ai que celle de beaucoup aimer. J'ai pour l'architecture du moyen âge une passion ancienne et profonde : passion malheureuse, car, comme vous le savez mieux que personne, elle est féconde en souffrances et en mécomptes; passion toujours croissante, parce que plus on étudie cet art divin de nos aïeux, plus on y découvre de beautés à admirer, d'injures à déplorer et à venger; passion avant tout religieuse, parce que cet art est à mes yeux catholique avant tout, qu'il est la manifestation la plus imposante de l'Église dont je suis l'enfant, la création la plus brillante de la foi que m'ont léguée mes pères. Je contemple ces vieux monuments du catholicisme avec autant d'amour et de respect que ceux qui dévouèrent leur vie et leurs biens à les fonder : ils ne représentent pas pour moi seulement une idée, une époque, une croyance éteinte; ce sont les symboles de ce qu'il y a de plus vivace dans mon âme, de plus auguste dans mes espérances. Le vandalisme moderne est non-seulement à mes yeux une brutalité et une sottise, c'est de plus un sacrilége. Je mets du fanatisme à le combattre, et j'espère que ce fanatisme suppléera auprès de vous à la tiédeur de mon style et à l'absence complète de toute science technique.

Vous conviendrez avec moi que l'époque actuelle exige la réunion de tous les efforts individuels, même les plus chétifs, pour réagir contre le vandalisme, et que, parmi ceux qui s'intéressent encore à l'histoire de l'art, nul n'a le droit d'invoquer sa faiblesse pour se dispenser de prêter à nos monuments ago

છે nisants un secours tardif. Sans parler de ce qui se passe en province, de ces arènes de Nîmes transforinées en écuries de cavalerie, de ce marché aux veaux construit sur l'emplacement de l'abbaye de Saint-Bertin, de ce cloître de Soissons changé en tir d'artillerie, de la fameuse tour de Laon, dont vous avez dénoncé la destruction à la fois comique et honteuse; sans parler de tout cela, ne voyons que ce qui se passe sous nos yeux, en plein Paris : c'est-à-dire les ruines de Saint-Germain-l'Auxerrois et de la chapelle de Cluny, un théâtre infâme installé sous les voûtes d'une charmante église gothique', une autre rasée après avoir servi longtemps d'atelier de dissection ?, l'altération des Tuileries, et en face de ces ruines, le type des reconstructions officielles, ce gâchis de marbre et de dorures qu'on nomme le palais de la Chambre des députés. N'en voilà-t-il pas assez pour convaincre les plus incrédules ? Le

? moment presse pour que chacun, à défaut d'autre ressource, vienne flétrir d'une inexorable publicité tous les attentats de ce genre.

Le moment presse encore, parce qu'il est urgent de dérober la France à la réprobation dont doivent la frapper tous les étrangers, quand ils comparent le vandalisme méthodique et

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1 Saint-Benoît. · Saint-Côme.

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