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je maintiens qu'il n'en est point qui soit plus plus propre à retremper l'âme et l'honneur de nos contemporains. J'en sais cependant, parmi nous, de ces pourvoyeurs officieux de la congrégation de l'Index, qui volontiers feraient condamner et proscrire ce grand chrétien, tout comme Descartes et Molière, Henri IV et madame de Sévigné, Turgot et l'Hôpital, tous les génies les plus aimables et les plus populaires de notre histoire. Et, tout à l'abri qu'il soit de leurs persécutions mesquines, l'honneur de sa mémoire exige que j'insiste un moment sur le caractère profondément religieux de cet homme, que le marquis d'Argenson a qualifié de petit dévot sans génie, et qui fut au contraire un homme de génie et un grand chrétien '. Tout, dans sa vie comme dans ses œuvres, prouve qu'il pratiqua toujours la piété la plus austère et la plus sincère au milieu de cette cour qui suait l'hypocrisie sous Louis XIV, et qui devint, sous la Régence, ce que chacun sait. Sans doute, il ne faudrait pas le prendre pour oracle en fait de théologie ou d'histoire ecclésiastique; quoique toujours instructif et bon à consulter, ce serait de tous les guides le moins sûr à suivre. Gallican forcené, janséniste même, je le crains, quoiqu'il s'en défende nettement à plusieurs reprises, il n'avait pas la moindre idée de la liberté de l'Église telle que nous avons réappris, de nos jours seulement, à la réclamer et à la conquérir. En revanche, et à la différence des gallicans et des jansénistes, y compris le grand Arnauld lui-même, il eut l'honneur et l'esprit de réprouver la révocation de l'édit de Nantes; nul n'a stigmatisé plus éloquemment cette coupable folie et l'horreur des persécutions qu'elle entraîna. Il tenait l'in

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Depuis que ces pages ont été publiées, M. Rognon, pasteur protestant, a publié dans la Revue chrétienne un travail tout à fait remarquable sur la piété de Saint-Simon.

quisition telle qu'il l'avait vue en Espagne pour « abominable devant Dieu et exécrable aux hommes. » Quant à ses idées sur l'autorité du Saint-Siége et l'indépendance du pouvoir spirituel, combien peu, de son temps, en savaient plus que lui; je ne dis pas seulement parmi les politiques et les magistrats, mais dans l'épiscopat même, une fois Bossuet mort, et Fénelon disgracié! On sait quel était l'esprit qui dominait alors et depuis dans le clergé français : heureusement cela ne l'a pas empêché, lorsque vint l'épreuve décisive et terrible, de courir à la mort et à l'exil pour l'unité de l'Église, et de donner le plus grand exemple d'obéissance à Rome qu'aucun clergé ait jamais donné depuis que l'Église existe.

Lui-même, le gallican Saint-Simon, a mieux que personne constaté la défaite de Louis XIV et des quatre articles par l'inaltérable fermeté du Saint-Siége. Il dit expressément : « Alexandre VIII, à qui on se hâta de sacrifier tout, et dont on ne tira pas la moindre chose. » Et ailleurs : « Alexandre VIII, qui avait promis merveilles sur les franchises et autres points plus importants qui avaient brouillé le roi avec Innocent XI... se moqua de la France en Pantalon (Vénitien) qu'il était, en sorte qu'il la fit passer à tout ce qu'il voulait, et à ce qui aurait tout terminé, même avec Innocent XI. » L'aveu est formel et non suspect. Ne nous laissons pas arrêter par l'irrévérence du langage, alors trop habituelle et qui scandaliserait à juste titre aujourd'hui ; mais constatons le fait proclamé par le partisan le plus acharné des libertés gallicanes. Il n'eut sans doute pas connaissance de l'engagement pris par Louis XIV de ne pas observer la déclaration de 1682 dans sa lettre du 14 septembre 16931 à Innocent XII. Mais il décerne à ce pape,

1 M. Artaud en a publié le texte authentique dans la Vie de Pie VII, t. II, p. 9.

qui scella la résistance triomphante de l'Église, les plus magnifiques éloges : « Grand et saint Pape, vrai pasteur et vrai père commun, tel qu'il ne s'en voit plus que bien rarement sur la chaire de saint Pierre, et qui emporta les regrets universels, comblé de bénédictions et de mérites... dont la mémoire doit être précieuse à tout Français, et singulièrement chère à la maison régnante. »

Il se permet, il est vrai, de singulières licences à l'endroit du clergé, autorisé, d'une part, par les habitudes de son temps, et, de l'autre, par l'intégrité non suspecte de sa foi et de ses mœurs. Ici c'est l'abbé de Vaubrun, « vilain et dangereux escargot, qui cherche à se produire à la cour et à s'y accrocher; » là, c'est l'abbé de Pompadour avec son laquais « presque aussi vieux que lui, à qui il donnait, outre ses gages, tant par jour pour dire son bréviaire à sa place, et qui le barbotait dans un coin des antichambres où son maître allait. » Plus loin, ce sont je ne sais quels missionnaires, qu'il traite de «< cagots abrutis. » Il en veut surtout aux « barbes sales» de Saint-Sulpice, et, chose à remarquer, on voit que cette savante, modeste et illustre congrégation, dénoncée de nos jours comme gallicane, malgré le récent et glorieux souvenir de la résistance de M. Émery à Napoléon, était, au temps de Saint-Simon, tenue pour le réceptacle de l'ultramontanisme le plus violent, comme s'il était dans sa destinée d'être toujours méconnue par les esprits extrêmes des partis les plus opposés. Si gallican qu'il soit, il traite les évêques encore plus mal que les papes; ce sont tantôt des «< cuistres violets,» tantôt des « pieds plats, des gens de rien et du plus petit génie. « M. de Chartres, dit-il, avait farci l'épiscopat d'ignorants, de gens inconnus et de bas lieu, qui tenaient le Pape une divinité. »

Oui; mais, dès qu'il se trouve en présence d'une vraie

Œuvres. VI.

Art et Littérature

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vertu épiscopale, il se répand en éloges et en admirations. C'est d'abord Bossuet, « le dictateur de l'épiscopat et de la doctrine, >> Bossuet, « toujours doux et de bonne foi, » dont il prend vigoureusement le parti contre Fénelon, avec une justesse d'esprit et une impartialité qui étonnent chez cet ami intime de tout le petit troupeau du quiétisme; Bossuet, qu'il venge par avance des calomies de l'abbé Rohrbacher et autres par ce suffrage irrécusable : « Le roi s'était plus d'une fois adressé à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église. Il avait interrompu le cours de ses liaisons plus d'une fois; il avait osé poursuivre le roi, qui lui avait échappé. Il fit à la fin cesser tout commerce, et il acheva de couronner cette grande œuvre par les derniers efforts qui chassèrent pour jamais madame de Montespan de la cour. »

Puis, c'est Fénelon, dont nul n'a fait mieux valoir l'illustre soumission à Rome, « si prompte, si claire, si publique, et si généralement admirée, dans les termes les plus concis, les plus nets, les plus forts'. » C'est encore la Hoguette, archevêque de Sens, qui refuse le cordon bleu malgré les instances du roi, parce que sa naissance trop obscure ne lui permet pas de faire les preuves exigées par les statuts, et dont << rien ne peut ébranler l'humble attachement aux règles et à la vérité. » C'est Nesmond, archevêque d'Alby, qui, dans son admirable et hardie harangue au roi sur la « rigueur déployée à plein des impôts, outre l'écueil inévitable de

1 C'est donc de tout notre cœur que nous vous exhortons à une soumission sincère et à une docilité sans réserve, de peur qu'on n'altère insensiblement la simplicité de l'obéissance pour le Saint-Siége, dont nous voulons, moyennant la grâce de Dieu, vous donner l'exemple jusqu'au dernier soupir de notre vie.» (Mandement de Mgr l'archevêque duc de Cambrai touchant son livre des Maximes des Saints, du 9 avril 1699.)

l'necens répété et prodigué, surprit, étonna, enleva, en osant parcourir tous les tristes effets d'une si grande continuité d'exactions sur la partie sacrée du troupeau de Jésus-Christ qui sert de pasteur à l'autre. » C'est enfin le cardinal de Noailles, qui refuse à Dubois, ministre tout-puissant, le dimissoire nécessaire pour se faire sacrer archevêque de Cambrai; et cela, « avec un air de douceur et de modestie, sans que rien le pût ébranler, gardant là-dessus un parfait silence, content d'avoir rempli son devoir, et y voulant mettre tout ce que ce même devoir y pouvait accorder à la charité, à la simplicité, à la modestie; d'autant plus loué et admiré, qu'il ne le voulut point être 1. >>>

Ses préventions contre les Jésuites ne l'empêchent pas de rendre pleine justice au père de la Chaise, le doux et indulgent commensal de Racine et de Boileau; de même qu'à Bourdaloue, « aussi droit en lui-même que pur dans ses sermons. » Il va jusqu'à reconnaître, au milieu de ses doléances et de ses contes risibles, que toute la Compagnie était recommandable par la » pureté d'une vie toute consacrée à l'étude, à la défense de l'Église contre les héré

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Ajoutons, toujours d'après Saint-Simon, que Dubois obtint le dimissoire de l'archevêque de Rouen, puis un bref du Pape pour recevoir tous les ordres à la fois; qu'il se dispensa lui-même de toute retraite pour s'y préparer, et que, pour ne pas perdre de temps en actions de grâces après tout ce qu'il venait de recevoir, il vint le même jour au conseil de régence, où il dit au prince de Conti qu'il n'avait fait que suivre l'exemple de saint Ambroise, dont il se mit à raconter l'ordination qu'il étala. Saint-Simon y était. « Je n'entendis pas le récit, dit-il, car, dans le moment que j'ouïs saint Ambroise, je m'enfuis brusquement à l'autre bout du cabinet, de l'horreur de la comparaison. » On sait que ce même Dubois fut sacré successeur de Fénelon au siége de Cambrai par le cardinal de Rohan, qu'il présida l'assemblée du clergé, et fut enfin promu à la pourpre romaine sur la demande unanime de toutes les puissances catholiques, et grâce au crédit tout-puissant à Rome de l'Autriche, poussée par l'Angleterre, dont Dubois faisait les affaires en France. Il faut suivre dans Saint-Simon tout ce ricochet d'infamies pour juger de ce que l'Eglise a gagné à être protégée par la monarchie absolue.

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