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Aux yeux de la foi chrétienne, les pauvres sont les portiers de l'église triomphante. Afin de remplir ici-bas leur ministère, il est naturel qu'ils soient aussi les portiers de l'église militante. C'est pour cela que, dans les vestibules des anciennes églises, on voyait des pauvres mendier à l'entrée de la maison de Dieu. On les y voit encore de nos jours, plus rarement toutefois à cause de la suppression de la mendicité. Mais autrefois, le porche était par excellence la demeure du pauvre. On peut avoir une idée de ce qui s'y pratiquait communément par ce que l'on voit encore dans quelques lieux, en certains jours de pélerinages, lorsque la foule se précipite vers les reliques et les images des saints protecteurs. Les pauvres, alors, ne manquent jamais de vous faire traverser une double haie de mendiants, d'infirmes et de blessés, formant ainsi le péristyle de l'église.

Nos pères envisageaient encore les porches ou parvis de nos églises sous un autre point de vue. Les considérant toujours comme l'entrée du ciel, ils voulurent y être inhumés et y reposer comme dans l'antichambre du paradis. Dans les premiers temps du christianisme, lorsque l'on n'osait se faire inhumer dans les basiliques, les empereurs de la famille de Constantin se firent déposer à l'entrée des églises, s'estimant très-honorés d'être les huissiers des pécheurs. Des évêques firent de même, et, après eux, une foule de pieux fidèles.

Les conciles, les Pères, les liturgistes, sont d'accord sur cette tendance antique. Dans les processions, on ne manquait jamais d'encenser les corps de ceux qui reposaient dans ces enceintes sacrées. Le portique de l'église Saint-Pierre de Vienne était tout chargé de sépultures illustres. On en a trouvé beaucoup dans l'é

glise d'Arcy-Sainte-Restitute. En Normandie, nous avons constaté, pour les XI, XIIe et XIIIe siècles, un grand empressement à se faire inhumer dans les porches de nos églises. En 1859 et en 1860, dans le parvis de l'église d'Étran, près Dieppe, nous avons trouvé une vingtaine de cercueils de pierre, alignés et comme formant pavage. En 1861, devant l'église du Petit-Appeville, nous avons rencontré plusieurs cercueils de pierre et des corps avec vases funéraires. De 1855 à 1860, nous avons reconnu bon nombre de sépultures de pierre devant les églises de Bouteilles et de Bouxmesnil, près Dieppe. Par ces exemples, nous sommes convaincu qu'il en est de même du portail de toutes les anciennes églises.

Outre nos morts, qui sont des reliques fort respectables, les auteurs ecclésiastiques racontent que, dans certaines cérémonies, on exposait dans nos porches les restes vénérés des saints. On comprend que, pour tous ces motifs, les conciles, les synodes, les lettres pastorales aient formulé des canons et édicté des peines sévères contre ceux qui vendraient et trafiqueraient dans les porches de nos églises. Au point de vue de la vénération et du respect, on les assimilait aux églises ellesmêmes. On allait même jusqu'à interdire d'y étaler et d'y vendre des livres, des chapelets, des médailles, des cierges, des chandelles, des rosaires et des insignes de pélerinage. Ces défenses, qui faisaient loi pendant l'année, perdaient leur rigueur les jours de pélerinages et de fêtes patronales, lorsque de toutes parts les foules se précipitaient vers les saints lieux.

Mais il est dans le diocèse de Rouen un genre de trafic qui s'est toujours pratiqué et qui se pratique encore dans les porches de nos églises : c'est la vente

de l'excédant des pains bénits et à bénir, offerts par les fidèles, les corporations et les confréries. Cette vente a lieu au profit de l'église, et, pour beaucoup de chapelles et d'églises, c'est leur plus grande ressource et leur meilleur entretien. Nous ne nous sentons pas le courage de blâmer une coutume pieuse et naïve qui a survécu à la ruine de tant d'institutions disparues.

Puisque nous en sommes sur les coutumes oubliées et sur les habitudes perdues, les porches sont des vieillards qui ont beaucoup à nous raconter sur ce sujet. Ils ont vu passer tant de générations! Ils pourraient nous dire que, dans certaines localités, on y lisait, après les offices, les contrats intéressant le public. On y faisait les publications et les annonces parce que le dimanche était un jour de réunion du peuple, et que l'église était le seul lieu où l'on pût parler à tout le monde.

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En Bretagne, nous avons encore vu, dans le parvis de l'église de Carnac, une pierre que le peuple appelle Menbanet (la pierre du publicateur), et à Étretat, dans mon enfance, j'ai entendu crier des choses perdues ou à vendre sous le porche et dans l'aître de l'église.

Afin d'éviter les déplacements et d'économiser les allées et venues, le moyen-âge avait imaginé de tenir les plaids dans les porches. Après la messe, chacun apportait sa redevance féodale due pour son champ ou pour sa maison au premier propriétaire du sol; car, on le sait, à cette époque, il n'y avait point de terres sans seigneur.

Comme la plupart de nos porches sont munis de bancs en bois, en pierre ou en maçonnerie, nous ne serions nullement surpris qu'on y ait tenu autrefois ces assemblées syndicales, à l'état de commun, qui, dans nos

villages, précédèrent les mairies, instituées ou rétablies seulement par la Révolution de 1789. Il est également très-vraisemblable qu'on y a tenu les réunions de fabrique, qui, d'après les statuts épiscopaux du XIIIe siècle, devaient avoir lieu trois fois par an en pleine paroisse « In plena parochia ter in annum. » Nos porches normands nous paraissent avoir été éminemment favorables à l'exercice de cette juridiction populaire.

De son côté, M. l'abbé Barbier de Montault assure en avoir trouvé la preuve dans les églises de Maineet-Loire, qu'il a toutes parcourues. « Maintes fois, dit-il, j'ai rencontré en avant de nos églises rurales des porches en charpente, vulgairement appelés ballets, et les actes m'ont appris que là se réunissaient les notables de la paroisse à l'issue de la grand'messe, pour y délibérer à l'état de commun. Aussi tout autour y avait-on établi des bancs de pierre » (Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, année 1869, p. 283). L'étude des archives paroissiales nous apprendrait bien des choses sur les faits qui se sont passés dans les porches, soit qu'ils aient été réguliers ou accidentels : c'est ainsi que, parcourant les registres de baptêmes au XVIIe siècle, nous avons reconnu que plusieurs enfants abandonnés ont été déposés dans le porche et recueillis là par quelque saint Vincent de Paul du lieu. C'était le temps où cet apôtre de la charité fondait dans les villes ces maisons d'enfants-trouvés que l'on ferait si bien de rouvrir.

Nous aurions encore mille choses à dire sur le rôle des porches, des aîtres, des parvis, des portiques, des vestibules au moyen-âge. N'était-ce pas là encore que se passait tout service religieux, lorsque l'interdit ou

l'excommunication venait à frapper une ville, une province, une nation, de son redoutable anathème? L'église, alors hermétiquement fermée aux chants et à la prière, était aux yeux des populations comme un grand tombeau muet qui ne laissait pas sortir de ses flancs le moindre signe de vie. Les inhumations, les baptêmes, les mariages se faisaient aux portes. Les quelques prières permises se murmuraient sous les portiques des temples, devenus silencieux comme la tombe. Les porches alors étaient les seules églises et l'unique intermédiaire entre Dieu et l'homme, entre la terre et le ciel. Deux processions célèbres de l'année chrétienne s'arrêtaient dans les porches et les parvis pour leur station annuelle. L'une était celle des Rameaux, figurant l'entrée triomphante de Jésus dans Jérusalem. C'est là que le prêtre prononçait cet émouvant Attollite portas, qui toute la vie retentit dans nos oreilles d'enfant. C'est là aussi que la procession stationnait le jour de l'Ascension et que deux chantres, montés dans les galeries, adressaient aux fidèles, représentant les apôtres, ces paroles sorties de la bouche des anges: « Viri Galilæi, quid statis aspicientes in cœlum? »

Ce chant du Viri Galilæi avait fait appeler la tribune galerie et le porche Galilée. Ce nom de Galilée se retrouve surtout en Angleterre, et le moyen-âge l'avait appliqué à plusieurs cathédrales et abbayes, notamment aux églises de Durham, de Lincoln et d'Ely. A Caudebec, en Normandie, on appelle Viri Galilæi la galerie où le jour de l'Ascension les chantres entonnaient ce répons célèbre. Le bréviaire des Chartreux de 1560 appelle encore Galilée le parvis qui précède le lieu saint.

Maintenant que nous avons fait connaître les diffé

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