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richement fournies de tonneaux, de pipes et de poinçons ; la venaison n'y manquait jamais; et, quoiqu'il fût célibataire, le maître y fêtait joyeusement les noces, les baptêmes et les autres événements domestiques qui, de temps en temps, animaient l'existence un peu monotone de sa nombreuse clientèle qu'il regardait comme sa famille. Son gouvernement patriarcal était donc, on le comprend, facilement accepté par ses vassaux qui, se trouvant heureux de leur sort, ne songeaient guère à se plaindre de l'oppression féodale et à s'en affranchir.

Gilles de Gouberville , tout en jouissant des avantages que lui donnaient sa condition et sa fortune, et tout en y faisant participer ses gens, était un homme d'ordre ; il aimait à se rendre compte de ses plus modestes profits et de ses moindres dépenses ; il n'entreprenait

; rien à la légère; il était un vrai normand de la vieille souche; associant l'amour du bien-être à la prudence de la conduite; une grande finesse à beaucoup de bonhomie ; une philosophique indulgence envers les autres à une naïve tendresse pour sa propre personne et à une certaine ténacité à défendre ses intérêts ; esprit pratique avant tout , n'estimant les théories qu'autant qu'elles lui servaient à quelque chose et n'ayant jamais regardé au-delà de l'horizon de ses champs et de ses bois.

C'est ainsi que, peut-être sans le savoir et sans le vouloir, le gentilhomme du Cotentin s'est peint luimême et nous a révélé sur son temps une infinité de détails que l'on chercherait vainement ailleurs ; car Gilles de Gouberville tenait un journal sur lequel il notait chaque jour les incidents de sa vie. Longtemps ce précieux document est resté égaré dans les archives

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domestiques d'un château du pays; le hasard l'y a protégé contre les atteintes des siècles, des événements et de l'indifférence humaine ; il y serait probablement encore enfoui s'il ne fût tombé sous le regard clairvoyant d'un érudit, quí en devina la valeur et dont la plume exercée pouvait en saisir et en retracer la physionomie originale.

Il y a trois ou quatre ans, M. l'abbé Tollemer, membre de l'Académie de Caen, ancien proviseur et auteur d'un livre très-remarquable sur les Origines de la charité catholique, aperçut dans une maison de VaJognes, où il était entré pour quelque affaire, une forte liasse de papiers déposée sur la table. Il l'examina et il apprit que ces vieux papiers appartenaient à M. Raoul de La Gonnivière, de St-Germain de Varreville. Le propriétaire , sur la demande qui lui en fut faite, s'empressa de mettre à la disposition M. Tollemer non-seulement la liasse déjà entrevue , mais encore une seconde toute semblable et qui était une suite de la première.

Ces deux pièces ont la forme d'un épais agenda long de 30 centimètres et large de 10; elles sont recou vertes de parchemin et formées de feuilles d'un gros papier attachées entre elles avec des fils qui s'enroulent autour d'une forte ficelle.

Le journal commence au 25 mars 1553 et finit au 24 mars 1562 V. S. ; il est d'une écriture nette, mais assez difficile à lire à cause de l'orthographe fort capricieuse et des abréviations qui y sont employées. Il commence ainsi : « Mises et receptes faites par moy « Gilles de Gouberville d'empuys le samedi 25° jour de « mars (icelluy compris) 1553 avec le mémoire d'aul« cunes choses qui d'empuys le dict jour se sont en

de

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« suyvis tant pour mes affères que pour ceux d'aultruy,

lesquels se seroient trouvés avecques les myens ung a chacun jour, moys et an ainsi qu'il apparaîtra cya après. »

L'auteur qui, d'après un acte authentique, vivait encore en 1576, a probablement continué ce journal après 1563 ; mais, jusqu'ici du moins, on n'a pas retrouvé d'autres manuscrits que ceux dont nous nous occupons. M. Tollemer avait d'abord eu la pensée de les publier en leur entier. Un examen rapide lui démontra que l'entreprise serait assez considérable, assez coûteuse et ne répondrait peut-être pas à l'attente d'un public qui ne compterait qu'un petit nombre d'érudits. On conçoit, en effet, qu'une série d'environ 4,000 notes écrites au courant de la plume, sans ordre, et dont beaucoup se répètent ou sont dépourvues d'un intérêt réel, serait loin d'offrir une lecture attrayante à ceux qui y chercheraient autre chose qu'un élément d'étude et de travail.

Cette double considération décida l'auteur du livre à adopter un système de mise en euvre qu'il nous décrit ainsi :

« J'ai commencé par étudier toute la diversité des a faits contenus dans le manuscrit; j'ai noté avec soin « les ressemblances et les différences qui pouvaient se « remarquer entre eux et je suis ainsi arrivé à former a plusieurs groupes, parfaitement distincts, des mille « éléments qu'il renferme. Chaque groupe m'a fourni « la matière d'un article spécial, Dans tous ces articles, « je me suis fait une loi de reproduire aussi littéra« lement que possible , non-seulement la pensée, mais « même la phrase, la façon de dire de l'écrivain, de « telle sorte que chacun d'eux est le résumé fidèle de

« son opinion personnelle sur les points divers que « j'ai essayé de mettre en lumière et le plus souvent, « dans son propre langage. »

Grâce à cette méthode dont l'application exigeait de longues recherches, une persévérance à toute épreuve et un rare esprit d'analyse , nous devons à M. Tollemer an livre extrêmement curieux, rédigé avec une verve toute normande , plein d'aperçus nouveaux sur le siècle le plus dramatique de notre histoire , et d'autant plus précieux que publié par fragments dans le Journal de Valognes, du 17 février 1870 au 20 mars 1872, il n'a été tiré sous forme de volume, qu'à un très-petit nombre d'exemplaires et qu'avant peu d'années il sera devenu à peu près introuvable.

Il nous serait impossible, même dans un article étendu, de passer en revue les nombreux chapitres qui composent le Journal du sire de Gouberville ; nous nous contenterons d'en signaler rapidement les points principaux.

Les premières recherches de l'auteur ont pour objet le nom et la famille du gentilhomme campagnard. Il y a dans cette partie des indications, qui seront trèsutilement consultées, sur la formation et sur les variations des noms. La facilité avec laquelle on en changeait au XVI° siècle rend fort difficile l'établissement des généalogies. Ainsi, dans la famille Picot, alliée à presque toutes les familles du Bessin, le nom patronymique n'était porté par personne; chacun de ses membres prenait ou laissait à sa fantaisie tantôt le nom d’nne terre, tantôt le nom d'une autre. Cela favorisait singulièrement les usurpations et n'était pas sans quelque inconvénient à une époque où être noble ne flattait pas seulement l'amour-propre, mais pro

curait certains priviléges dont l'un des plus appréciés était l'exemption de la taille. A des intervalles indéterminés, le gouvernement du roi envoyait dans les provinces des commissaires chargés de vérifier les titres et de ramener à la condition plus modeste de roturier ceux qui avaient tenté d'en sortir. Au mois de novembre 1555, le Cotentin fut visité par le président de Mendreville et le procureur général de la Cour des aides à Rouen. Il y eut beaucoup de condamnations à des amendes qui s'élevèrent parfois jusqu'à six années du revenu. Gilles de Gouberville soutint victorieusement l'épreuve ; il justifia que dès 1463 Guillaume Picot, son ancêtre, figurait sur le registre des nobles de la vicomté de Bayeux.

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Notre gentilhomme était l'aîné de sept frères et sœurs légitimes qui demeuraient presque tous en Basse-Normandie. Il avait de plus, et ce détail de mœurs faciles est à noter, quatre frères et sœurs naturels qui habitaient chez lui; il les appelle sa demi-sœur Guillemette et ses demi-frères Noël, Jacques et Symonnet ; dernier était son favori et son inséparable compagnon. Le personnel des domestiques était nombreux; il était de neuf hommes et de cinq femmes. Les gages les plus élevés ne dépassaient pas 4 livres par an pour les premières, et 9 livres pour les seconds; ils descendaient jusqu'à 50 sous, presque toujours on y ajoutait un objet de toilette ou quelques livres de lin pour les femmes, et un ou plusieurs agneaux, une génisse ou une certaine quantité de sarrazin pour les hommes.

Le lecteur, une fois mis ainsi au courant de la composition de la maison, voit passer sous ses yeux et dans des paragraphes séparés, les diverses matières sur

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