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échec de la monarchie constitutionnelle, légale et libérale, le seul gouvernement que j'aie jamais servi, je me suis senti obligé, je dis obligé pour mon propre honneur, de rester étranger aux affaires et aux agitations de la politique. Je n'ai voulu rentrer dans aucune des nouvelles questions du temps. Je ne suis pas un ouvrier de démolition, vous le savez, Messieurs; quels que soient les gouvernements qui possèdent momentanément mon pays, la plupart n'existent que momentanément! je n'ai aucun goût pour les affaiblir, pour les troubler dans leur œuvre; je les ai observés, j'ai assisté à leurs essais, je n'ai jamais travaillé à les renverser. Je mène, depuis vingt-cinq ans, cette vie-là. Aujourd'hui, je suis bien vieux; votre Société, notre Société, des Antiquaires de Normandie célèbre aujourd'hui son jubilé, son cinquantième anniversaire. Messieurs, j'ai trente-six ans de plus qu'elle. Permettez-moi de ne parler que d'elle; sur moi-même, j'ai fini, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. C'est de notre Société seule que je veux maintenant vous parler, de ses désirs, de ses œuvres, de ce qu'elle a fait, de ce qu'elle voudrait faire encore.

Quand cette Société fut fondée, c'était un temps de grande activité intellectuelle toutes les questions morales, littéraires, artistiques, étaient soulevées. C'en était une que le différent caractère entre l'art antique et l'art du moyen-âge, l'art chrétien. De 1820 à 1825, on se livrait, sur ce sujet, à des comparaisons, à des discussions élevées, ingénieuses, judicieuses, profondes. Un de mes amis, hélas! il me reste bien peu des amis de ce temps-là ! l'un des meilleurs et des plus distingués, M. Vitet, fut l'un des principaux défenseurs de l'honneur de l'art chrétien dans ce débat.

Plus tard survint un incident d'une autre nature. Votre Société prit part à l'érection d'une statue à Guillaume le Conquérant. Ce n'était pas une question d'art, c'était une question historique, politique ; je fus appelé à Falaise pour prendre la parole à l'inauguration de la statue. J'y pris plaisir; il ne s'agissait pas d'un conquérant, mais d'un fondateur d'État; ils sont rares les conquérants qui deviennent des fondateurs d'États ! la plupart des conquêtes sont passagères. La statue de Guillaume le Conquérant fut érigée toute guerrière ; mais derrière le guerrier il y a là l'homme, l'organisateur d'un royaume qui est devenu un pays libre.

Ceci se passait en 1851, je suis ensuite rentré dans la retraite; depuis lors j'ai passé mon temps à réfléchir sur les événements et sur mes propres actes. Je ne veux pas parler de la politique de ce temps-ci, ni pour la critiquer ni pour la défendre. Je reviens à notre Société des Antiquaires.

Après l'érection de la statue de Guillaume , une tout autre question survint : le monastère du Mont-SaintMichel menaçait ruine; cette perspective émut vivement un vénérable prélat, l'évêque de Coutances qui siége ici, à côté de moi; elle nous émut tous. La vie monastique n'est pas aujourd'hui en grande faveur dans l'opinion; nous ne la voyons pas d'un bon oeil; cette défaveur, selon moi, est peu juste. Sans doute la vie monastique n'est plus en rapport avec l'état actuel de notre société, avec ses moeurs, ses institutions, publicité: mais au moyen-âge elle répondait à l'état des esprits, aux besoins d'âme de beaucoup d'hommes. Il y a dans l'animosité qui s'attache aux souvenirs qu'elle a laissés inintelligence et partialité.

Parmi les institutions monastiques, celle du Mont

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Saint-Michel était l'une des plus belles et des plus nobles : je n'ai jamais vu le Mont-Saint-Michel, mais je me représente ce monument, où la prière est en quelque sorte immobilisée et perpétuée au milieu de l'océan et des tempêtes ; la pensée de Dieu , l'infini, la prière, sont là, supportant, bravant les attaques quotidiennement répétées des vents et des flots. C'est là, Messieurs, un monument unique, incomparable. Quand nous avons appris qu'il était menacé de ruine, nous avons d'abord cherché ce que nous pouvions faire par nous-mêmes, pour le conserver. Nous avons réclamé ensuite le concours du gouvernement, et nous avons reçu de lui un bon accueil. Le directeur des BeauxArts, M. Charles Blanc, a obtenu qu'on allouât un crédit de 45,000 fr. pour commencer les travaux de conservation, pour empêcher les progrès de la ruine. L'évaluation de l'ensemble des travaux de restauralion s'élève à un million, il faudra un million pour conserver et restaurer efficacement le monument.

J'ai eu aussi une autre idée. Jadis l'Angleterre a eu souvent grande envie du Mont-Saint-Michel, elle l'a souvent attaqué, jamais conquis, grâce à la résistance des chevaliers et des moines ; j'ai pensé qu'aujourd'hui elle nous prêterait volontiers son concours pacifique pour la restauration d'un monument qu'elle admire toujours et qu'elle n'envie plus. J'ai des amis en Angleterre ; je me suis adressé à eux, entre autres à un homme éminent dont le nom ne vous est certes pas inconnu , à M. Wilberforce, évêque de Winchester, qui vient de mourir d'une chute de cheval. Il m'avait promis son bon vouloir. J'en ai demandé autant à d'autres hommes considérables, au comte Stanhope, à M. Reeve, directeur de la Revue d'Édimbourg. J'ai la confiance que

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nous trouverons, dans l'Angleterre en paix avec la France, une amicale et généreuse assistance. L'ouvre sera longue, très-longue; dès aujourd'hui la ruine menace. Un homme qui a fait honneur à notre pays et à notre temps, philosophiquement un grand penseur et un grand écrivain, politiquement un grand sage, M. Royer-Collard, parlant devant la Chambre des députés pour défendre la Chambre des pairs héréditaires, disait : C'est assez de ruine, Messieurs, reposons-nous.

Nous aussi, nous en sommes là, nous avons vécu, nous vivons au milieu des ruines , n'en faisons plus, n'en souffrons plus, n'en permettons plus. Au moins que les ruines des monuments s'arrêtent. Nous pourrons, j'espère, avec les secours que nous attendons, sauver le monastère du Mont-St-Michel ; c'est un exemple à donner, donnons-le.

Je cherche une idée que j'avais dans le cour en entrant; je ne veux pas parler de politique, mais nous le sentons tous, nous sommes en présence d'un grand inconnu. Personne ne peut dire ce qui sera en France dans dix ans. Devant cet inconnu, appliquons-nous à garder, à préserver ce qui reste de nos lois, de nos meurs, de nos monuments. Donnons un exemple de stabilité ; le pays le comprendra et en profitera.

Je ne voudrais pas finir en parlant de ruines; la France a passé par de nombreuses et terribles épreuves; elle y a beaucoup souffert, longtemps langui, elle en est toujours sortie victorieuse. Elle a surmonté les épreuves du XVIsiècle, celles du XVIII", elle surmontera celles du XIXe siècle. Il y a dans la nation française une puissance de vitalité, une élasticité inépuisables. Elle semble douée, perinettez-moi le mot, du don de la résurrection. Ne nous berçons pas d'il

lusions, mais ayons confiance; les illusions perdent les peuples, les espérances les sauvent ; ne nous livrons ni au découragement, ni aux chimères. Si nous parvenons à propager cette disposition, non-seulement dans notre Société des Antiquaires (elle n'en a pas besoin), mais dans notre pays, nous nous sauverons et nous le sauverons.

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ

DURANT L'ANNÉE 1872-1873,

Par M. E. CHATEL, secrétaire.

MONSIEUR LE DIRECTEUR (1),
MESSEIGNEURS (2),
MESSIEURS ET HONORÉS CONFRÈRES,

Parler immédiatement après M. Guizot c'est faire acte de présomption ou plutôt d'abnégation; mais le devoir est le devoir, et c'est le cas ou jamais de rappeler la vieille devise de notre Société : « DEX AIE » (Dieu aide), et fais ce que dois.

Aux termes des statuts de la Compagnie , art. 20, c'est hélas ! au Secrétaire qu'incombe l'honneur, plus périlleux aujourd'hui que jamais , de prendre la parole après le Directeur, pour rendre compte des travaux,

(1) M. Guizot.

(2) Mgr Hugonin, évêque de Bayeux et Lisieux , et Mgr Bravard, évêque de Coutances et Avranches.

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